La biométhanisation, solution miracle à la crise du gaz ?

Le fumier peut être une source d’énergie

© G.W.

Le demi-miracle se trouve dans le fond des Ardennes, dans le village de Taverneux près de Houffalize. Dès l’entrée dans la localité, trois grandes cuves blanches de 20 mètres de diamètre attirent au loin l’attention de l’automobiliste qui aurait entendu parler d’une pompe CNG à prix réduit. Un panneau "pompe CNG" vers la droite, un autre vers la gauche, et nous voilà à l’entrée de la ferme Jonkeau où le miracle s’affiche sous forme de prix : 1,20/kg de gaz.

Sur les groupes Facebook d’automobilistes roulant au gaz naturel comprimé (CNG), on ne parle plus que de la ferme Jonkeau depuis que le prix du gaz à la pompe s’est envolé : entre 2,50€/kg et 5,50€/kg selon les stations-service. Paul, un Liégeois qui se sert à la pompe n’en revient pas. "Chez nous, les pompes affichent un prix de 4,80€ par kilo ! Donc ici, c’est tout simplement quatre fois moins cher." "Depuis quelques jours, ça défile, on se croirait dans une pompe à essence au Luxembourg !", ironise Eric Jonkeau, l’initiateur du projet. "Et puis tous ces clients n’en reviennent pas qu’on puisse faire rouler des véhicules avec des effluents d’élevage", soit dit autrement : des bouses de vaches.

Le miracle à la pompe, un CNG deux à quatre fois moins cher qu’ailleurs en Belgique.
Le miracle à la pompe, un CNG deux à quatre fois moins cher qu’ailleurs en Belgique. © G.W.

Le gaz vert, moins cher et produit en Belgique

Le procédé est très technique, donc nous allons le résumer : chaque jour, Eric injecte 15 tonnes de fumier et 60 mètres cubes de lisier liquide. Ce mélange, appelé "biomasse" est ensuite arrosé, chauffé et brassé dans la cuve, c’est ce qui donne du "biogaz", composé à 60% de méthane et 40% de CO2. Il est ensuite purifié pour ne garder que le méthane, c’est le gaz qui est utilisé pour le chauffage des maisons ou dans les voitures roulant au CNG. Cette méthode est ce qu'on appelle la biométhanisation. 

Plus loin dans l’exploitation, nous entendons un bruit de moteur. "C’est le moteur de cogénération, on transforme le gaz en électricité et ce qui nous permet d’injecter dans le réseau d’électricité 6000 kWh chaque jour, c’est la consommation en électricité de 400 ménages. Et en plus de cela, toute notre consommation est autonome en énergie : notre ferme, les deux habitations, les deux gîtes, la salle de traite et nos véhicules au CNG."

Voilà donc, dans le fin fond du Luxembourg, du gaz vert, produit en Belgique, de manière constante et moins chère que le gaz qu’on importe. Serait-ce alors la solution miracle que recherchent les pays européens en voulant se couper du gaz russe ?

Le côté face de la biométhanisation

Eric Jonkeau le reconnaît lui-même, l’investissement était très très important à l’origine. Et le projet, pas tout à fait rentable. "On a investi 3,5 millions d’euros dont 35% sont financés par la région wallonne (27%) et l’Union européenne (8%). Et encore, quand je suis allé voir les banques et la région wallonne, ils ne croyaient pas en mon projet. D’ailleurs, au départ, ce n’était pas rentable. Ce projet sera rentable car j’ai une garantie de 15 ans sur mes certificats verts et que les prix de l’énergie sont élevés. Ce n’est que grâce à ces prix élevés que l’énergie que je produis devient compétitive." Reprenons l’exemple du CNG à la pompe, il était encore à 0,8€ ou 0,9€/kg il y a un an, bien en dessous des 1,20 affichés à la pompe d’Eric Jonkeau.

L’importance de l’investissement et le prix de cette énergie sont également les deux freins que pointe Frédéric Lebeau, professeur à l’Agrio-Bio-Tech de Gembloux et expert de la biomasse. "Dans un contexte de prix normaux de l’énergie, c’est une énergie assez chère à produire et qui demande un investissement conséquent. Aujourd’hui, cette source d’énergie n’est rentable que parce que nous sommes en crise et que les prix de l’énergie importée sont élevés."

Le Professeur Lebeau va même plus loin dans son raisonnement pour ceux qui seraient tentés d’investir dans cette technologie actuellement. "On ne peut pas se lancer dans un tel projet aujourd’hui en se disant que c’est rentable actuellement. Ce serait trop risqué car les prix vont finir par descendre à un moment donné : soit parce que d’autres solutions vont faire baisser les prix, soit parce qu’on sera en récession économique et que les prix baisseront alors naturellement. Lors des premières crises pétrolières, on avait déjà produit des unités de biométhanisation et elles ont disparu lorsque les prix des énergies sont revenus vers le bas."

Trois grandes cuves de 20 mètres de diamètre, des conduites, un moteur, une pompe CNG… Il y en a pour 3,5 millions d’euros d’investissement.
Trois grandes cuves de 20 mètres de diamètre, des conduites, un moteur, une pompe CNG… Il y en a pour 3,5 millions d’euros d’investissement. © G.W.

Il est rejoint dans cette analyse par Francesco Contino, professeur à l’Ecole polytechnique de l’UCLouvain, spécialiste en énergie. "De nombreux investisseurs ont mis de côté cette technique après avoir analysé le domaine. Seuls quelques convaincus de l’urgence climatique et énergétique se sont lancés dans cette aventure qui n’était pas rentable à la base. Et il ne faut pas prendre de décision d’investissement à long terme lors d’une crise et où on voit que le gaz, par exemple, peut fluctuer de 50% ou 100% à la hausse ou à la baisse en une seule journée."

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Mais nos deux experts ne rejettent pas en bloc cette technique pour autant. D’abord, parce qu’il s’agit d’une technique de production d’énergie verte. "C’est assurément une production verte puisqu’à la base, c’est une technique de gestion de déchet et donc une façon de réduire l’impact négatif d’un déchet, analyse Frédéric Lebeau. Il peut, en revanche y avoir des dérives si on commence à augmenter le périmètre d’exploitation, en cultivant des céréales exclusivement pour la biométhanisation, parce qu’alors on utiliserait plus de carburant pour produire… du carburant, ou on commencerait à produire du déchet pour cela et non plus à traiter intelligemment le déchet déjà produit, donc ça n’aurait plus beaucoup de sens." Bref, utiliser des déchets déjà produits pour la biomasse, c’est utile. Mais on comprend qu’il y a des limites au développement de cette technique en Wallonie.

Francesco Contino se montre un peu plus optimiste. "Des études de Valbiom ont montré que la biomasse en Wallonie avait un potentiel de 15 TWh par an en Wallonie. Pour l’instant, on ne produit que quelques pourcents de ce potentiel car cette technologie n’est pas rentable économiquement. Mais 15 TWh, c’est environ 10% de notre consommation annuelle en gaz en Belgique pour l’instant. Donc ce n’est pas négligeable." Le professeur de l’UCLouvain considère la biométhanisation comme un petit ruisseau supplémentaire qui mènerait à une grande rivière, dans le cadre de notre transition écologique. "C’est clair que dès qu’on parle d’une solution biologique ou écologique, il ne faut jamais s’attendre à une solution miracle. C’est toujours dans la modération qu’il faut le voir. Mais 15 TWh, c’est l’équivalent de ce qu’on produit en solaire et en éolien pour l’instant, donc ce n’est pas si petit."

Nos prochaines sources d’énergie en Belgique seront-elles le vent, le soleil… et les vaches ?
Nos prochaines sources d’énergie en Belgique seront-elles le vent, le soleil… et les vaches ? © G.W.

Et puis, Francesco Contino voit un avantage important à la biomasse par rapport au solaire et l’éolien. "Le gaz produit par la biométhanisation, on peut le stocker facilement, ce qui est impossible ou très compliqué avec l’électricité. Le vent ou le soleil, on ne peut pas les mettre en boîte et l’électricité, dans sa grande majorité, doit être utilisée directement sinon elle est perdue. Donc la biomasse sera très utile pour cet aspect du stockage de l’énergie" par rapport aux autres énergies renouvelables qui ont le défaut d’être intermittentes.

La conclusion : la biométhanisation n’est, ni un miracle, ni un mirage

La biométhanisation offre sans aucun doute de nombreux avantages : une énergie verte, produite en Belgique de manière constante et à un prix moins volatile que celui qu’on connaît sur les marchés. Mais il ne permettra jamais de remplacer l’ensemble du gaz qu’on importe pour l’instant de l’étranger, qu’il vienne de Russie ou d’ailleurs, sans créer des externalités négatives (expansion des cultures, utilisation de carburant, production supplémentaire de déchets) qui n’existent pas actuellement dans le cadre de la simple gestion de déchets d’une ferme par exemple.

Exploiter entièrement son potentiel de 15 TWh annuels ne sera possible que si des investissements importants sont consentis et que dans le même temps, le prix des énergies importées reste plus élevé que le prix du gaz produit par la biomasse, ce qui n’est pas garanti. Ce qui fait dire à Frédéric Lebeau qu’il ne voit pas cette source d’énergie comme une solution énergétique à long terme pour nos problèmes. "Sur le long terme, je vois d’autres techniques capables de produire de l’énergie à prix plus bas", dit-il pensant surtout l’énergie solaire et aux éoliennes.

Reste à voir si les pouvoirs publics et les investisseurs cherchent tout de suite une grande rivière, ou de petits ruisseaux.

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