Economie

La Commission européenne relance-t-elle la spéculation financière sous couvert de relance économique ?

23 nov. 2020 à 07:04 - mise à jour 23 nov. 2020 à 07:04Temps de lecture4 min
Par Maxime Paquay

Des propositions législatives faites par la Commission européenne sont – dans une indifférence générale – sur le point d’être adoptées au niveau européen. Dont certaines signifieraient le retour de formes risquées de titrisation. Ces techniques financières consistent à transférer des actifs financiers, comme des prêts en cours, à des investisseurs, en les transformant en nouveaux produits financiers.

Vous souvenez-vous de la crise des subprimes ? Des titrisations risquées – et opaques, pour certaines – pourraient faire leur grand retour. Le Parlement européen pourrait se prononcer sur ce dossier cette semaine, en séance plénière. Philippe Lamberts, eurodéputé et président du groupe des Verts au Parlement européen, fulmine. Entretien.

Quelles sont ces propositions de la Commission européenne que vous jugez manifestement inappropriées ?

Philippe Lamberts : Depuis la crise financière, nous avons tenté de reréguler un peu – un petit peu, le secteur financier. Et sous couvert de la crise du Covid, les quelques progrès accomplis sont en train d’être détricotés.

La dispersion du risque

Un exemple : l’on veut encourager par la loi, et financièrement, un produit qui est à la base de la crise financière de 2007-2008, à savoir la titrisation. En l’occurrence, encourager les banques à titriser leurs crédits douteux, c’est-à-dire à les transformer en produits financiers qui seront ensuite vendus à des tiers – des investisseurs, voire des petits épargnants. C’est, autrement dit, encourager la dispersion du risque lié aux créances douteuses, des prêts octroyés et qui ne seront pas remboursés, et dont on se doute, avec la crise du Covid, que le nombre devrait croître.

Sous couvert de la crise du Covid, les quelques progrès accomplis sont en train d’être détricotés.

Par ailleurs, nous avions obtenu une modeste avancée dans le cadre de la régulation sur les marchés financiers. Une possibilité, celle de limiter la spéculation sur le prix des matières premières, et en particulier les denrées alimentaires. Cette possibilité est en train d’être supprimée au motif que le secteur financier souffre de la crise, et qu’il faudrait lui lâcher la bride.

Ces textes ont été adoptés en commission économique et monétaire du Parlement européen. Et pour nous, c’est véritablement un scandale.

Pourquoi ces mesures sont-elles défendues ? En quoi sont-elles présentées comme des mesures de facilitation de la reprise économique – uniquement parce que le secteur financier souffre de la crise du Covid ?

P.L. : Absolument, c’est l’argument utilisé. Déjà avant le Covid, le secteur financier était quelque part le champion des jérémiades, se plaignant d’une vie dure dans un contexte de taux d’intérêt bas. Je veux bien l’admettre, les rendements de l’industrie financière sont moins élevés qu’avant. Mais fondamentalement, l’activité financière n’est pas faite pour rapporter des montagnes d’argent à ceux qui y travaillent. Si les choses sont bien faites, l’industrie de la finance ne doit pas rapporter plus que n’importe quelle autre activité économique.

Des rendements hors de propos

Or, le monde financier s’est habitué à des rendements hors de propos, et a fait des promesses de rendements hors de proportion avec ce qui est possible dans une économie saine. Et il souhaiterait que les beaux jours de la spéculation reviennent, et fait donc feu de tout bois pour inventer des produits qui vont pouvoir fournir des rendements supérieurs.

La réalité, c’est que le secteur financier a pris une place trop importante dans notre société. Et qu’il fait partie de ces secteurs d’activité qui doivent se contracter, décroître, si l'on veut vivre dans une société qui est écologiquement et socialement soutenable.

La création monétaire s’est dirigée vers la spéculation

Dans la foulée de la crise de 2008, une large part de la création monétaire a fini sur les marchés financiers, sous forme de spéculation, plutôt qu’investie dans l’économie réelle. A-t-on aujourd’hui affaire à la fois à un assouplissement des règles d’encadrement du secteur et à une certaine relance de la spéculation plutôt que de l’économie ?

P.L. : Vous posez en fait la question de fond : celle de l’investissement. Depuis la crise financière, la politique monétaire a été ultra-accommodante. Les banques centrales ont créé de la monnaie en quantité industrielle. La taille de leurs bilans a été multipliée par trois ou quatre. Est-ce que cette création monétaire a favorisé les investissements dans l’économie réelle ou alimenté la spéculation ?

Aujourd’hui, les soi-disant investisseurs veulent beaucoup, et tout de suite.

La réponse est claire : regardez les marchés d’actions et les marchés immobiliers. Ils n’ont jamais été aussi élevés, ils ont connu de véritables périodes d’euphorie. Cela ne peut s’expliquer que par le fait que le gros de la création monétaire s’est dirigé vers la spéculation plutôt que vers de l’investissement dans des activités qui profitent à la société.

Aujourd’hui, les soi-disant investisseurs, les détenteurs de capitaux en fait, veulent beaucoup, et tout de suite. Et c’est cela qui oriente l’économie à très court terme sur de la spéculation plutôt que de l’activité économique. Et malheureusement, les mesures qui sont prises pour l’instant sur le plan financier au niveau européen favorisent cette évolution plutôt que ne la contrecarrent.


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