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Ecologie

La culture du cacao est encore synonyme de déforestation, malgré les labels et initiatives de l'industrie du chocolat

La culture du cacao est encore synonyme de déforestation, malgré les labels et initiatives de l'industrie du chocolat
18 avr. 2022 à 05:00 - mise à jour 18 avr. 2022 à 07:345 min
Par Adeline Louvigny

Deuxième plus gros pays exportateur, la Belgique est largement reconnue pour son chocolat, et notre pays ne faillit pas à sa réputation si l’on regarde les chiffres de 2018 : près de 535.000 tonnes de chocolat de couverture ont été produites, dont 420.000 (78.5%) exportées. Mais au-delà ce savoir-faire belge, en amont de cette production, de nombreux défis doivent encore être relevés du côté des cultivateurs de cacao, qui vivent toujours majoritairement dans une pauvreté extrême, avec des pratiques participant à la déforestation des forêts tropicales.

Actuellement, près de la moitié des chocolats belges sont insuffisamment tracés. Ni l’entreprise de production du chocolat, ni le consommateur, ne savent donc dire si les conditions de travail sont décentes, ou si le cacao récolté n’a pas participé à la déforestation. Mais, heureusement, ce chiffre est en diminution, d’année en année, et les perspectives sont plutôt encourageantes, tandis qu’une législation européenne est en cours d’élaboration pour certifier un chocolat véritablement durable sur les étagères de supermarché.

Le cacaoyer, une plante qui aime l’ombre mais cultivée en plein soleil

Alors que le cacaoyer est une plante d’Amérique latine, qui aime à se développer dans les forêts tropicales, les plus gros pays producteurs sont des pays de l’Afrique de l’Ouest, où une culture en plein soleil, favorisant la déforestation, est pratiquée. "En Côte d’Ivoire, au Ghana et Nigéria, les trois principaux producteurs de cacao, on a dit aux cultivateurs que les rendements allaient être meilleurs, qu’il allait y avoir moins de maladies, avec des monocultures en plein soleil, explique Béatrice Wedeux, chargée de plaidoyer sur les forêts au WWF. Pour adopter ces pratiques, ils vont donc déboiser, brûler, couper les grands arbres pour éviter qu’il y ait de l’ombre. C’est pour cela que l’on a une déforestation liée aux cultures de cacao”, tout un paradoxe pour une plante de milieux ombragés.

Pour faire face à la demande croissante de chocolats, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont subi un taux croissant de déforestation ces dernières années, avec une partie ayant lieu dans des réserves naturelles protégées. Pour combattre cette perte de biodiversité, si riche en région tropicale, il est nécessaire de pouvoir retracer l’origine du cacao jusqu’à la ferme, et que les autorités de ces pays prennent leur responsabilité en termes de législation. "En 2018, il y a eu un grand moment, où ces pays ont signé, avec des acteurs privés, l’Initiative pour le cacao et les forêts. Ils se sont engagés à ce qu’il n’y ait plus de déforestation causée par la culture de cacao. Malheureusement, force est de constater que depuis la mise en place de ces accords, la déforestation continue et même, augmente dans ces pays. Clairement, c’était beau sur le papier, mais pour la mise en œuvre des actions requises pour que ça devienne réalité, ça peine à avancer. Un des gros points, notamment, est le système de traçabilité jusqu’au producteur”, précise Béatrice Wedeux.

L’enjeu de la traçabilité

Elle ajoute : "La traçabilité, c’est un outil qui va permettre de voir s’il y a une déforestation : à partir du moment où on a une localisation, on va pouvoir dire, avec des images satellites, s’il y a une déforestation ou pas. On va également pouvoir vérifier les conditions de travail, notamment le travail des enfants.” Mais pour l’instant, selon le dernier rapport de "Beyond Chocolate", une initiative belge pour un chocolat durable, regroupant les grands acteurs du chocolat du pays, seul 6% du chocolat produit chez nous à un niveau de traçabilité qui permet de s’assurer qu’il ne participe pas à la déforestation.

“Particulièrement dans le secteur du cacao, les prix payés aux producteurs sont dérisoires. Beaucoup d’entre eux sont dans une extrême pauvreté. Un des objectifs de "Beyond Chocolate" est d’atteindre le “revenu vital”, qui est au-dessus du seuil de pauvreté. Un revenu qui assure que la famille ait un filet de sauvetage en cas de souci, ils peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants à l’école, etc.”

“Je veux faire aussi la nuance, dire que la pauvreté est la source de la déforestation, ce n’est pas vrai non plus. Des prix plus élevés, ça peut aussi inciter des producteurs à aller déboiser pour produire plus, donc il faut qu’il y ait des revenus équitables, des bonnes conditions de vie, et avoir des bonnes législations en place, qui sont bien appliquées. Il faut donner des incitations pour l’adoption de techniques de production plus responsables, pour passer par exemple en agroforesterie. Avec ce genre d’agriculture, on va avoir plus de structures verticales et ça peut permettre à certaines espèces de revenir, et aussi créer des corridors écologiques entre des espaces préservés, et ainsi permettre aux espèces de voyager entre les îlots de forêts protégées.” Tout en rappelant que l’agroforesterie reste une "forme de dégradation de la forêt", qui peut porter atteinte à la biodiversité d’une forêt tropicale vierge.

Légiférer au niveau des pays importateurs de cacao

Si du côté des pays producteurs de cacao, les outils législatifs n’évoluent pas, plus haut dans la chaîne de production, c’est en cours de discussion. “La bonne nouvelle, c’est que l’Union européenne est en train de négocier une nouvelle législation, qui, si elle est adoptée, demanderait que les entreprises démontrent qu’elles n’utilisent pas un cacao qui participe à la déforestation. Et donc, le consommateur pourrait, l’esprit serein, acheter du chocolat en étant certain qu’il n’a pas contribué à détruire les forêts.”

“Il y a bien sûr toujours du lobbying, notamment sur ces critères de traçabilité. Ce que la Commission européenne, c’est qu’il faudrait pouvoir dire pour d’où vient un produit jusqu’au niveau de la ferme. C’est là que certaines entreprises disent que c’est très cher ou pas faisable. C’est quelque chose qui est attaqué par certains acteurs du secteur privé ou certains États membres. Mais ce qui est positif c’est que beaucoup d’acteurs du secteur du chocolat se sont positionnés en faveur de cette législation, ce qui a vraiment joué sur l’ambition de la législation. Donc pour l’instant, ce n’est pas évident, mais avec ce projet de législation, on espère que l’on pourra dire que tous les produits chocolatés sur les étagères des supermarchés n’ont pas contribué à la déforestation.”

Les labels insuffisants

Côté consommateur, plusieurs labels existent pour aider à faire un achat durable, mais malheureusement aucun ne garantit que le chocolat soit entièrement durable, tant au niveau social qu’environnemental. "Malheureusement il n’y a pas de labels qui regroupent tous les critères : certains se focalisent sur les aspects sociaux, comme les labels fairtrades, d’autres qui misent sur les aspects écologiques, comme Rainforest Alliance ou le label Bio. On est toujours dans une impasse pour recommander un label au consommateur. Ça contribue à de meilleures pratiques, mais ce n’est pas égal à dire que c’est un chocolat durable.”

L’ONG britannique Mighty Earth a réalisé en 2022 un gros travail de recherche autour de la durabilité des grandes marques de chocolat, et les a classées dans un rapport disponible en ligne. Les trois principaux acteurs du secteur en Belgique, Barry Callebaut, Cargill et Puratos, qui fournissent 90% de chocolat de couverture belge, obtiennent des scores moyens, nécessitant un travail sur sa politique de durabilité. Mais ces trois entreprises font partie de l’initiative "Beyond Chocolate", et se sont ainsi engagées à produire du chocolat entièrement durable d’ici 2025.

De l’autre côté, de plus en plus de chocolateries se tournent vers le "bean to bar", soit se passer des intermédiaires pour obtenir directement la fève de cacao depuis les coopératives de producteurs. Un moyen de reprendre le contrôle de l’origine de ses matières premières.

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