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La cyberguerre, l’autre front : "Il y a vraiment de quoi s’inquiéter en Belgique"

28 févr. 2022 à 08:15Temps de lecture4 min
Par Daphné V Ossel sur base d'une interview menée par Danielle Welter et Pascal Claude

On a vu les blindés envahir l’Ukraine, mais ce que l’on soupçonne moins, c’est l’autre front, le front des cyberattaques, moins visible que les bombes ou les roquettes, mais dont les dégâts peuvent également être très, très importants. Pour Axel Legay, professeur en cybersécurité à l’UCLouvain, invité de Matin Première, la guerre n’a d’ailleurs pas commencé le jeudi 24 février, mais bien le 22 janvier, soit un mois plus tôt.

"Poutine a alors projeté sa cyber armée, explique le spécialiste au micro de Danielle Welter. Officiellement, ce n’est pas l’armée de Poutine mais il y a eu une désorganisation de l’appareil étatique ukrainien : attaque sur les sites gouvernementaux, sur les banques, sur des sites de particuliers… Et donc ça, ça s’est passé un mois avant l’attaque, mais certains disent que ça dure depuis 8 ans."

Guerres hybrides

C’est l’autre guerre qui se joue en ce moment. On parle d’ailleurs de "guerres hybrides". "Ce sont des guerres où l’on retrouve à la fois un front classique, détaille Axel Legay, une guerre comme on la connaît, comme on la voit à la télévision, qui détruit des bâtiments. Et en même temps, un autre front : comme une partie de notre monde est dans le cyberespace, la guerre a lieu là aussi."

Et c’est un front que l’on sous-estime trop souvent : "On le sous-estime parce qu’il n’est pas visuel, on n’a pas d’images télévisées, donc les gens n’en prennent pas conscience. On ne voit pas des missiles qui tombent sur des bâtiments, mais les dégâts sont bien réels et parfois les conséquences sont identiques. "

Très pratiquement, quelle forme prend cette autre guerre ? "Cela peut être beaucoup de choses : des fake news, ça peut être la mise à mort d’un site web pour rendre les services inopérants, ou des choses un peu plus dangereuses comme bloquer le fonctionnement d’une centrale nucléaire, bloquer le fonctionnement d'un barrage. Ça dépend de ce que l’on veut faire : soit on veut être passif, observer, soit on veut être actif et détruire."

Impossible de faire le lien avec la Russie : une chance ?

Les distributeurs de billets ont été neutralisés en Ukraine, il n’y a plus moyen de retirer le moindre billet, cela aussi, c’est une cyberattaque. L’Ukraine a fait l’objet de six cyberattaques depuis mi-janvier, mais comment savoir qui se cache derrière ces attaques ? Comment peut-on faire le lien avec la Russie ? "La plupart du temps, on ne sait pas, répond le professeur en cybersécurité. C’est bien le but, c’est la désorganisation totale."

"C’est un problème, mais c’est peut-être aussi une chance, poursuit-il. Parce que tant qu’on a des pirates informatiques qui se trouvent sur le territoire russe, ce sont eux qui mènent des attaques. Les lier au président Poutine est quelque chose de beaucoup plus délicat et c’est peut-être une bonne nouvelle parce que si on arrivait à les relier, ça voudrait dire que la Russie attaque des États de l’OTAN et donc l’article 5 deviendrait activable."

Ces hackers existent pourtant bel et bien, "ce sont des gens comme vous et moi". "Ils sont à peu près partout, ils n’ont pas besoin de masser 160.000 hackers à la frontière pour attaquer l’Ukraine, on peut faire ça de partout. On ne sait pas qui ils sont, comment ils se coordonnent, c’est très compliqué, voire impossible à tracer."

La Russie est à la pointe dans ce domaine. Axel Legay explique : "La Russie en a fait une spécialité – non officielle — simplement parce que, dans les années nonante, son économie était tellement mal en point qu’ils n’ont plus pu maintenir une armée conventionnelle. Ils se sont réinventés et ont créé cette cinquième branche de l’armée, bien avant beaucoup de nations."

La Belgique, deuxième candidat cible

C’est une véritable armée digitale, avec des cyber espions. "Et d’ailleurs, on disait que Bruxelles avant était un nid à espions, maintenant c’est un nid à cyber espions !"

Et justement, la Belgique pourrait bien être une cible privilégiée dans cette cyber guerre. L’armée belge a déjà été victime de cyberattaque en décembre, et le Service général du Renseignement et de la Sécurité (SGRS) a récemment mis en garde les militaires belges contre les risques de cyberattaques. "Il y a effectivement de quoi s’inquiéter, pointe Axel Legay. Bruxelles accueille à la fois le siège de l’OTAN et celui de la Commission européenne, les deux institutions qui émettent des sanctions financières contre la Russie. Ça fait dire à certains que la Belgique est le deuxième candidat cible de Poutine après l’OTAN. Les entreprises, et le personnel de l’armée sont des cibles potentielles, ils constituent des points d’entrée pour toucher de plus grosses cibles ensuite."

"Pour moi il faut vraiment avoir peur. Les États-Unis n’arrêtent pas d’émettre des alertes sur les réseaux énergétiques, sur les réseaux bancaires. Les Français aussi. Ce sont les nations les plus équipées en cyber sécurité. On ne peut pas ignorer les messages de ces nations."

La Belgique essaie de s'organiser. Il existe le CCB, le Centre pour la Cybersécurité Belgique, "mais qui ne couvre qu'un pan de la cybersécurité en Belgique". Les renseignements généraux surveillent d'autres types d'actifs. En Wallonie, CyberWal réunit une centaine de chercheurs et des acteurs économiques autour de la cybersécurité. "C'est tout nouveau, dit Axel Legay, qui en est aussi le coordinateur, ça va nous aider à préparer la cybesécurité de demain. On prépare les industriels de demain. Les hackers auront toujours une longueur d'avance, on doit encore acquérir des automatismes qu'on n'a pas encore. La Belgique a un peu de retard sur les autres pays (5 ans de retard sur la France par exemple), mais on avance. Il faut investir encore, et casser les prés carrés. Il faut que l'ensemble des acteurs collaborent, ce qui n'est pas le cas actuellement."

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