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La découverte de morts dans une rue de Boutcha n’est pas une "fake news", comme le prétend la Russie

Cette image satellite publiée par Maxar Technologies le 4 avril 2022 montre une vue de la rue Yablonska à Boucha, en Ukraine, le 31 mars 2022. Les photos satellites publiées lundi semblent réfuter les affirmations russes.
05 avr. 2022 à 17:00 - mise à jour 06 avr. 2022 à 08:007 min
Par Grégoire Ryckmans avec AFP Factuel et la VRT

La découverte samedi 2 avril de nombreux cadavres à Boutcha, une petite ville au nord-ouest de Kiev, a entraîné de vives réactions internationales. L’Ukraine a accusé l’armée russe, récemment retirée, d’être à l’origine d’un massacre de civils, ce que Moscou dément. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergej Lavrov a qualifié les images des corps sans vie de plusieurs dizaines de personnes dans une rue de Boutcha de "mise en scène".

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications affirment également, images à l’appui, qu’il s’agit de "propagande" émanant des forces ukrainiennes. Cependant plusieurs journalistes sur place, dont des journalistes de l’AFP, confirment la présence de nombreux cadavres dans les rues de la ville. L’analyse des images utilisées ne prouve pas qu’il s’agit de "figurants" qui bougent. Enfin, des images satellites corroborent le fait que de nombreuses personnes sont décédées à Boutcha avant le départ des troupes russes de la ville.

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, a qualifié les images de corps sans vie jonchant une rue de Boutcha, de "mise en scène". Il a par ailleurs indiqué que la Russie va présenter des "documents" montrant, selon elle, la "vraie nature" des événements dans cette ville.

Ces accusations ont été relayées également par le porte-parole du Kremlin : "Nous rejetons catégoriquement toutes les accusations", a indiqué Dmitri Peskov à la presse, assurant que les experts du ministère russe de la Défense avaient découvert des signes de "falsifications vidéo" et des "fakes" dans les images présentées par les autorités ukrainiennes comme preuves d’un massacre dont elles accusent la Russie.

Sur son compte Telegram, suivi par près de 200.000 abonnés, le ministère russe de la Défense a partagé le 3 avril une vidéo d’une vingtaine de secondes, accompagnée de l’analyse suivante : "Ce qui est faux : Les militaires russes ont quitté Boutcha, en laissant de nombreux morts parmi les civils. La réalité : la vidéo avec les corps laisse perplexe : un des 'corps' à droite bouge sa main".

Parallèlement aux déclarations officielles, ces accusations de manipulation ont rapidement pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux dans une multitude de langues, certains évoquant de "soi-disant 'crimes de guerre'".

"Après le passage de la voiture devant les corps étendus sur le sol nous voyons dans le rétroviseur un figurant qui se relève", écrit le 3 avril un internaute français sur Twitter en partageant la même vidéo.

Capture d’écran Twitter, prise le 4 avril 2022.
Capture d’écran Twitter, prise le 4 avril 2022. AFP

D’où vient la vidéo ?

Filmées depuis un véhicule dans un convoi de militaires ukrainiens, les images montrent de nombreux corps, gisant au sol, le long d’une route au milieu des maisons et des trous d’obus.

On peut trouver la vidéo publiée le 2 avril sur la chaîne Youtube de la télévision Ukrainienne Espreso. TV. La journaliste présente ces images comme une preuve des "atrocités commises par les occupants russes à Boutcha".

Attention, les images qui suivent peuvent heurter votre sensibilité.

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Il est également possible d’en trouver une version plus longue, cette fois avec du son et une meilleure qualité d’image, publiée le même jour sur le compte Twitter du ministère ukrainien de la Défense. Il affirme que les images montrent des "civils exécutés de manière arbitraire".

Une scène authentifiée par des journalistes sur place

Le 2 avril, une première équipe de l’AFP est arrivée aux environs de 15h30 locales dans cette rue de Boutcha dans laquelle la séquence a été tournée. "Dès notre arrivée, nous avons pu voir que la rue était jonchée de cadavres", a expliqué Danny Kemp, reporter.

Des journalistes de l’AFP ont par ailleurs pu comparer la séquence virale avec les images prises par leurs soins sur place. Plusieurs éléments visuels permettent de s’assurer qu’il s’agit de la même scène.

Des corps qui bougent ?

Mais l’un des arguments utilisé par des internautes afin de discréditer les images, avance que les images mettent en scène des acteurs. Certaines publications évoquent des corps "sans vie" qui bougeraient.

Dans ces publications trompeuses, la vidéo est ralentie et de mauvaise qualité. Mais, comme l’ont repéré de nombreux internautes (1,2,3), en regardant attentivement la séquence en meilleure qualité, ces corps ne bougent pas.

Le premier homme à droite de la vidéo ne lève pas sa main, il s’agit en réalité d’une goutte sur le pare-brise du véhicule qui filme la scène :

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D’autres accusations portent sur le fait qu’un un autre corps serait en train de bouger et se "lèverait", une fois la voiture passée. Ce mouvement serait bien visible dans le rétroviseur de la voiture depuis laquelle la scène est filmée.

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Le fait que la séquence donne l’impression qu’un des corps se "met debout" après le passage de la voiture depuis laquelle ils sont filmés, s’explique par une illusion d’optique : le rétroviseur déforme l’image.

De plus les images sont compressées numériquement et la vidéo donne donc l’impression qu’un corps est en mouvement, ce qui n’est pas le cas.

Des images satellites mettent à mal les accusations du Kremlin

Lundi, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a rejeté "catégoriquement" toutes ces accusations, assurant que les experts du ministère de la Défense russe avaient découvert des signes de "falsifications" dans les images présentées par les autorités ukrainiennes comme preuves d’un massacre russe.

Mais des images satellites publiées le même jour par la société américaine Maxar Technologies et l’analyse des photos prises par l’AFP sur place mettent à mal ces affirmations.

Ces "images haute résolution […] corroborent de récentes vidéos et photos sur les réseaux sociaux révélant la présence de corps étendus dans les rues (de Boutcha) et abandonnés depuis plusieurs semaines", a indiqué Maxar Technologies dans un communiqué.

Après une analyse de gros plans de la rue Iablonska fournis par Maxar, le New York Times a écrit lundi, après les avoir comparés avec des images vidéo des corps jonchant cette rue tournées les 1er et 2 avril, que nombre d’entre eux étaient là depuis trois semaines au moins, lorsque les forces russes contrôlaient la ville.

Corroborant l’analyse du New York Times, l’AFP a également pu recouper ces images satellites avec les photos prises sur place le 2 avril par son équipe. La BBC a également pu confirmer l’analyse des images satellites produite par le New York Times.

Comparaison de deux images prises les 19 mars et 2 avril montrant des corps de personnes en vêtements civils dans une rue de Boutcha (SIMON MALFATTO, VALENTINA BRESCHI / AFP).
Comparaison de deux images prises les 19 mars et 2 avril montrant des corps de personnes en vêtements civils dans une rue de Boutcha (SIMON MALFATTO, VALENTINA BRESCHI / AFP). Image satellite Maxar Technologies, photo AGFP

De nombreux corps présents sur une image satellite, fournie par Maxar Technologies et datée du 19 mars, apparaissent bien dans la même position au sol et au même endroit que dans les photos de l’AFP, prises deux semaines plus tard.

Par ailleurs, le New York Times a interviewé un croque-mort qui était à Boutcha entre la fin février et le 10 mars dernier. Celui-ci a indiqué avoir enterré des dizaines de civils décédés. Il a ensuite ordonné qu’une fosse commune soit creusée près de l’église orthodoxe, dans laquelle des dizaines d’autres victimes ont été retrouvées par la suite.

Comme l’indiquent nos confrères de la VRT, relayant le Tweet d’un journaliste du média public néerlandais NOS, des images satellites toujours distribuées par la société Maxar Technologies permettent de visualiser une fosse commune près de l’église indiquée par le croque-mort à Boutcha, le 31 mars.

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Ce que l’on sait des morts de Boutcha

Boutcha, petite ville au nord-ouest de Kiev, a été occupée par l’armée russe dès le 27 février, restant inaccessible pendant plus d’un mois. Les bombardements y ont cessé jeudi 31 mars et les forces ukrainiennes n’ont pu complètement y pénétrer qu’il y a quelques jours. L’Ukraine accusé les Russes d’être responsables de ces morts.

Moscou, qui dément toute exaction de son fait, a annoncé qu’elle allait enquêter sur cette "provocation haineuse" qui vise selon elle à "discréditer" les forces russes en Ukraine.

Un journaliste de l’AFP présent dans la ville de Boutcha a vu le 2 avril dans la rue les cadavres d’au moins 22 personnes portant des vêtements civils. Un cadavre avait les mains liées dans le dos et la plupart des corps étaient éparpillés sur plusieurs centaines de mètres. L’Agence France-Presse indiquait ne pas pouvoir déterminer dans l’immédiat la cause de la mort de ces personnes, mais au moins deux d’entre elles présentaient de larges blessures à la tête.

Localisation de Boutcha, au nord-ouest de Kiev, où l’armée russe est accusée par l’Ukraine d’avoir tué de nombreux civils (SABRINA BLANCHARD, SYLVIE HUSSON / AFP).
Localisation de Boutcha, au nord-ouest de Kiev, où l’armée russe est accusée par l’Ukraine d’avoir tué de nombreux civils (SABRINA BLANCHARD, SYLVIE HUSSON / AFP). AFP

Selon le maire de Boutcha, Anatoli Fedorouk, ces personnes ont été tuées par les soldats russes d'"une balle dans la nuque". Les cadavres de 57 personnes ont également été retrouvés dans une fosse commune, a déclaré dimanche 3 avril le chef des secours locaux, Serhiï Kaplytchny, en montrant à une équipe de l’AFP ce site.

Une fosse commune à Boutcha le 3 avril 2022 (AFP / SERGEI SUPINSKY)
Une fosse commune à Boutcha le 3 avril 2022 (AFP / SERGEI SUPINSKY) AFP

Une dizaine de cadavres étaient visibles, certains seulement partiellement inhumés, derrière une église du centre de la ville. Plusieurs d’entre eux étaient dans des sacs mortuaires noirs et ceux que l’on pouvait voir portaient des vêtements civils.

Le 2 avril, M. Fedorouk avait affirmé que "280 personnes" avaient été enterrées "dans des fosses communes" car elles ne pouvaient être inhumées dans les cimetières de Boutcha. Le nombre exact des victimes n’est pas encore connu, a déclaré à l’AFP le maire de Kiev, Vitali Klitschko, qui s’est rendu dimanche 3 avril à Boutcha : "Nous pensons que plus de 300 civils sont morts".

Des réactions internationales vives

Plusieurs capitales occidentales et l’ONU ont exprimé leur indignation après la découverte des corps. La Haute-commissaire aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, s’est dite "horrifiée" par ces informations qui "soulèvent des questions graves et inquiétantes sur de possibles crimes de guerre" et "violations graves des droits de l’homme.

Après la diffusion de ces images, l’Union européenne discutait le 4 avril en "urgence" de nouvelles sanctions contre Moscou, réclamées notamment par la France et l’Allemagne, a indiqué le haut représentant de l’UE Josep Borrell. Dans la foulée, le Premier ministre de la Pologne, voisine occidentale de l’Ukraine, a repris le terme de "génocide" et réclamé la création d’une commission d’enquête internationale sur ce sujet.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est rendu quant à lui lundi à Boutcha, ville proche de Kiev et a qualifié ces actions de "crimes de guerre" qui seront "reconnus comme un génocide".

Pas de preuves d’une quelconque mise en scène

Des images de personnes décédées et gisant dans une rue à Boutcha ont fait surface le lendemain du retrait des troupes russes de la ville située au nord-ouest de la capitale ukrainienne, Kiev.

Des témoignages recueillis par des journalistes présents sur place ainsi que des images satellites montrent qu’au cours du mois de mars, il y a déjà eu des dizaines de morts civils à Boutcha, dont certains ont été enterrés dans une fosse commune.

Contrairement à ce que laissent penser certaines publications sur les réseaux sociaux, les images des victimes ne montrent pas des "cadavres qui bougent" joués par des acteurs, mais plutôt des effets d’optiques liés à une goutte de pluie sur un pare-brise et une image déformée par un rétroviseur et une compression numérique.

Par ailleurs, une analyse des images satellites réalisée par le New York Times et corroborée par celle des journalistes de l’AFP montre indéniablement que les corps découverts à Boutcha gisaient dans les rues depuis plusieurs semaines.

Les éléments avancés pour affirmer que les images de personnes mortes dans les rues de Boutcha relèvent de la "mise en scène" ne sont étayés d’aucune preuve factuelle tangible, à ce stade.

Journal télévisé du 5/04/22

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