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La Fête des mères, une tradition qui occulte la condition de la femme

07 mai 2022 à 15:49 - mise à jour 08 mai 2022 à 08:54Temps de lecture4 min
Par Thierry Vangulick

C’est ce qu’on appelle un marronnier, chaque année tous les médias consacrent une séquence à la Fête des mères. Une tradition à laquelle la RTB (qui était encore nationale alors) a sacrifié depuis pratiquement ses débuts.

Reportages dans les écoles ou au foyer de la maman et des images d’un bonheur tranquille et sans nuages. La ou le journaliste interviewant consciencieusement les enfants leur faisant dire face caméra leur compliment, sous le regard attendri d’une mère comblée.

La Fête des mères, cérémonial sacré ne laisse à l’époque aucune place aux questions sur la condition de la femme et aux polémiques sur le contrôle des naissances ou la liberté des femmes à disposer de leur corps. Le tout filmé en noir et blanc, sans beaucoup de nuances.

A l’origine : la fécondité

La fête des mères - naguère fête sacrée, aujourd’hui décriée - reflète à la fois l’image de la femme dans la société tout autant que celle de la famille.

L’origine de cette fête remonte d’abord à l’antiquité où les Grecs et les Romains célébraient la fertilité. Et puis la fête disparaît, bannie par les Chrétiens qui la considéraient comme une fête païenne. C’est en 1914 que sous l’impulsion d’Anna Jarvis, les États-Unis instituent pour la première fois une fête officielle en l’honneur des mères.

En France, une première célébration de la mère remonte à 1906 dans le petit village d’Artas, on organise une fête en l’honneur des familles nombreuses. Et c’est dans le même esprit que le maréchal Pétain remet à l’honneur non pas la maman mais la natalité et la nécessaire procréation avec pour but de repeupler la France et de défendre les valeurs chrétiennes.

Pétain prône l’idée qu’il faut renvoyer les femmes dans leur foyer pour qu’elles retrouvent leur fonction première : faire des enfants

Valérie Piette, sociologue à l’ULB : "Pétain prône l’idée qu’il faut renvoyer les femmes dans leur foyer pour qu’elles retrouvent leur fonction première : faire des enfants. On va magnifier la femme-mère ou le mère-femme. Le maréchal va aller très loin avec cette journée nationale des mères qui sera désormais célébrée dans les écoles. Et ça, c’est resté jusqu’à nos jours. En Belgique, à la même époque, le libéral Jacqmain et le socialiste Paul Pastur lancent la fête des mères, version belge, en 1927. On peut dire que chez nous cette commémoration est socialiste !"

Une fête qui rapporte

Photo des années 50
Photo des années 50 Getty Images

Dans les années 50 et 60, la célébration de la mère évolue. Dans les journaux télévisés de la RTB, on voit René Thierry, présentateur vedette du JT lancé le sujet annuel sur la fête des mères en rappelant son origine, le régime de Vichy et le fait que déjà : "cela faisait marcher le commerce".

Le must est alors de lui offrir des appareils ménagers qui vont soi-disant la libérer. Valérie Piette : "Très vite le marketing, plus que l’industrie, va s’emparer de la fête. Aux États-Unis, c’est la 3e fête qui rapporte le plus aux commerçants. Chez nous déjà en 1930, les magasins Sarma offrent un troisième objet pour deux achetés à l’occasion de la fête des mères. Et au fur et à mesure que la société e consommation s’installe, cette tendance commerciale l’emporte sur les considérations sociales ou idéologiques."

Féminisme et fête des mères

Les premières critiques apparaissent dans les années 70 avec ce que Valérie Piette appelle le néoféminisme.

En 1972, le Front de Libération des Femmes organise le boycott des concours de beauté et lance une campagne d’affichage où il propose d’offrir aux femmes des crèches plutôt que des appareils électroménagers. Ou en affichant des femmes enchaînées à leurs casseroles. Mais fondamentalement, l’image de la femme mère ne change pas.

Dans les journaux télévisés ou dans la presse écrite, on continue à faire des sujets sur les colliers de nouille fabriqués avec amour par les chères têtes blondes et on continue à montrer des images de bonheur domestique et de mères comblées par de mignons petits enfants.

Mais la condition des femmes elle, n’évolue que lentement. Elles travaillent, oui. Mais ce sont elles qui assument l’essentiel des tâches domestiques et l’éducation des enfants. Pire même ; le marketing s’empare des aspirations des femmes à l’émancipation pour mieux leur vendre leur pseudo-liberté.

Valérie Piette : "La pub met en avant l’image d’une femme forte, indépendante, qui peut tout faire, qui réussit tous ses défis mais qui reste avant tout une consommatrice". La pub qui évoque le mieux cette période, c’est le slogan : Moulinex libère la femme dans un film qui montre une belle femme dynamique qui, du soir au matin et qui, pour chaque tâche ménagère, possède un appareil adapté et efficace

Moulinex

Le modèle familial a changé

Mais aujourd’hui, la société est marquée par des évolutions aussi spectaculaires que récentes. La fête des mères est tellement présente dans notre culture qu’elle est difficilement contournable, même s’il y a des écoles aujourd’hui où la réalité, c’est deux mères, deux pères et pas de mère, qu’il peut y avoir des mères absentes.

Cela montre que l’école peut évoluer parallèlement à la société. Au point même qu’un reportage d’un JT de 2017, donnait la parole à une enseignante qui avait décidé de supprimer purement et simplement la fête des mères car elle ne correspondait plus à la réalité de la majorité des enfants de sa classe.

"J’entendais aussi un reportage sur des mères qui ont perdu leur enfant et qui, confrontées à cette fête, aimeraient parler ou qu’on leur parle de leur enfant", ajoute la sociologue.

Les mères elles-mêmes disent qu’elles n’aiment pas cette fête mais si leurs enfants revenaient ce jour-là de l’école sans le petit compliment ou le collier en pâte, elles seraient déçues et tristes

Abolir cette fête qui ne représente plus les aspirations des femmes d’aujourd’hui paraît pourtant difficile à imaginer car au-delà de sa dimension commerciale ou politique, cela reste un moment de partage et de convivialité au sein de la famille.

"Les mères elles-mêmes disent qu’elles n’aiment pas cette fête mais si leurs enfants revenaient ce jour-là de l’école sans le petit compliment ou le collier en pâte, elles seraient déçues et tristes", conclut Valérie Piette.

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