Littérature

“La Fille qu'on appelle” : du fait divers à la littérature

© Les Editions de Minuit

04 déc. 2021 à 15:28Temps de lecture2 min
Par Adrien Corbeel

S'inspirant de faits d'actualité, l'écrivain Tanguy Viel construit un récit fictif âpre et incisif.

Il y a cette jeune femme de 20 ans, Laura, qui après avoir passé plusieurs années à prêter son corps à des magazines revient dans sa vie natale en quête d'un logement et, éventuellement, d'un travail. Il y a son boxeur de père, Max, qui, en attendant son prochain match, occupe la fonction de chauffeur. Et puis, il y a cet homme qu'il conduit chaque jour, une personne d'influence, qui pourrait sans doute aider Laura. C'est le maire de la ville après tout, en passe de devenir ministre, un politicien qui a mainmise sur tout, l'administratif comme les bas-fonds —  le genre d'homme qui a le pouvoir de donner un coup de pouce à la fille d'un de ses employés. Le genre d'homme aussi à abuser et profiter de la situation.

Le récit éclaté construit par Tanguy Viel est fictif, mais on devine sans peine quels faits divers ont pu l'inspirer. Si le scandale qui entoure le maire ressemble à celui d'un certain ministre de l'Intérieur français, ce n'est pas fortuit. Et c'est peut-être ce qui fait le plus mal dans ce douloureux panorama d'une société où les puissants triomphent : il tient fermement ses racines dans la réalité. L'écœurement se mêle à la familiarité face aux descriptions que l'auteur nous fait du milieu politique de cette ville portuaire bretonne, où tout monde participe à un jeu d'influences qui sert les puissants tout en blessant les plus affaiblis.

À son corps défendant, Laura fait partie de ceux dont les puissants tirent avantage. Elle a beau être lucide, cela ne l'empêche aucunement d'être la victime de ce qu'un policier qualifiera plus tard d'"abus de faiblesse". Le récit de sa plainte, sans cesse entrecoupée de digressions, sert de trame principale au roman. Par ses mots, elle nous explique comment elle en est arrivée là, comment la pression du silence a fait le travail, comment un consentement qui n'en est pas un a été fabriqué  : “Forcément si vous en êtes là, forcément au bord d’un grand lit dans une chambre avec un homme comme lui, eh bien, voilà, vous, oui, vous le faites”. Comme le notera son avocat, elle est tout l'inverse de la “victime parfaite”. Son témoignage sincère est trop ambigu et trop complexe pour un système judiciaire vicié et paresseux, tandis que son passé est trop impur pour que l'opinion publique soit en sa faveur.

Aussi politiquement chargé soit “La Fille qu'on appelle”, le livre est avant tout une œuvre littéraire, avec tout ce que ça implique chez Tanguy Viel de formules stylistiques et de bons mots. Étirant les situations aussi longuement que ses phrases, il dissèque les gestes, les paroles et surtout les silences chargés de sous-entendus de ses personnages. On se perd parfois dans ses phrases à rallonge où les digressions sont reines et les métaphores se multiplient sans cesse, mais il y a vrai plaisir de lecture qui se crée autour de ce récit amer qui fouille dans les âmes et dans les mécaniques du pouvoir pour mieux nous révéler comment la machine broie ceux et celles qui ne sont pas aux commandes. C'est à la fois triste et passionnant.

"La Fille qu'on appelle" de Tanguy Viel, Les Editions de Minuit, 176 pages. 

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