Chronique littérature

"La fin des abeilles" : Caroline Lamarche relate la fin de vie d'une mère imposante, éprise de littérature et d'apiculture

Sophie Creuz nous présente le nouveau livre de Caroline Lamarche, qui s’intitule "La fin des abeilles", et qui paraît chez Gallimard. 

Et il est question aussi dans ce livre d’un entretien, mais d’un entretien intime que Caroline Lamarche mène avec elle-même, autour du vieillissement et de la disparition de sa mère, très âgée qu’elle a accompagnée les dernières années de sa vie. Et disons-le d’emblée, ce livre-ci n’a rien à voir avec les nombreux autres de filles sur leur mère, où les regrets se disputent à l’amertume, la détresse à l’amour et où parfois la colère se libère sur le dos de la défunte. Caroline Lamarche a l’élégance et l’intelligence, la pudeur et le talent de faire de chaque moment personnel qui fonde son œuvre, un tremplin pour la poésie, la réflexion et la littérature.

Elle n’y déroge pas cette fois-ci mais se met en retrait pour capter ce qu’elle n’avait pas perçu chez cette mère. Et elle découvre qu’elles partagent, sans se l’être dit, et sans les avoir partagées justement, une même passion pour la littérature, un même goût du retrait et une affinité profonde avec la nature. Du moins, la fille découvre cela chez cette mère devenue moins imposante, moins active, plus accessible avec le handicap et le grand âge.

La cécité de sa mère permettant à Caroline Lamarche de regarder sans être vue, sans être jugée, et d’apercevoir une femme derrière la figure maternelle, si différente avec les autres qu’elle ne l’était avec les siens.

Et l’âge venant, les rôles s’inversent, ce sont les enfants qui prennent soin des parents. Avec la fatigue et l’encombrement mental que cela suppose mais aussi avec un temps que l’on s’accorde : le temps de la visite. Ce que découvre Caroline Lamarche, qui se force à la patience, à l’écoute, et dès lors capte des détails, invite à aborder tel ou tel souvenir. Sans succès. Pas facile avec une mère rétive à tout abandon, toute faiblesse ou sensualité. Faire, s’activer, oui, ne jamais se plaindre, ne pas encombrer, ranger, trier, jeter, oui, là encore. Et éviter des confidences qui pourraient mettre dans l’embarras. De cette éducation à l’ancienne, un peu britannique bien que liégeoise, qu’on trouvait dans les grandes familles catholiques de la grande bourgeoisie, Caroline Lamarche fait son miel, butinant à merveille.

D’où ces abeilles, qu’on trouve dans le titre de ce récit. Ces abeilles étaient celles de cette mère apicultrice, bûcheronne aussi, capable de tronçonner mais aussi de gestes doux, plus avec ces chères abeilles qu’avec ses propres enfants. Ces abeilles coïncident aussi avec la fin d’un monde fragile, d’un équilibre bousculé par l’activité humaine. Cela permet à Caroline Lamarche de mettre en perspective – par petites touches qui s’éclairent les unes les autres — un monde ancien. Celui de l’enfance mais aussi de nos campagnes disparues, d’une économie domestique vantée par sa mère mais qui prend un sens nouveau, si on veut bien considérer la terre comme une habitation à entretenir comme on le faisait de sa " bonne et chère maison ". Et ce qui paraissait dérisoire : ces tâches ménagères, cette ordonnance, cette énergie féminine, cette créativité confinée au domaine familial, cette religiosité aussi, s’éclairent autrement, sous le regard de l’écrivaine qu’elles n’apparaissaient dans le regard de la fille.

Elle en a gardé sans doute quelque chose à son insu, dans son écriture, cette ouverture au mystère derrière la banalité des choses, cette attention à ne pas gaspiller, à ne pas s’étendre, ce sens de la mesure qui font merveille dans ce récit.

Un récit qui se double d’une méditation sur l’époque, sur le corps, le soin et la place de chacun dans nos sociétés. Qui, elles aussi, trient, agencent, réparent mais accordent si peu de place à l’essentiel : au temps, au toucher, à la beauté, à la nature et à l’humour, qui aident non seulement à vivre mais aussi à mourir.

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