Monde

La guerre en Ukraine, une opportunité pour la politique de défense commune de l’Union européenne

"Donnez-nous des armes": panneau à une manifestation de soutien à l’Ukraine à Rome, le 27 février

© AFP or licensors

11 mars 2022 à 15:23 - mise à jour 11 mars 2022 à 15:26Temps de lecture5 min
Par Wahoub Fayoumi, avec Sandro Calderon

Kiev a demandé à ses alliés occidentaux d’augmenter leurs aides militaires, en incluant notamment des avions de chasse. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a ainsi imploré ses voisins d’Europe de l’Est de fournir des avions de fabrication russe, que les pilotes ukrainiens sont formés à piloter. "Il est essentiel que ce que nous envoyons corresponde à ce que demande le président Zelensky, car il sait ce dont son armée a le plus besoin", a déclaré la vice-secrétaire d’État américaine, Wendy Sherman, qui effectue un voyage d’une semaine en Turquie, en Espagne et en Afrique du Nord.

Les pays occidentaux ont jusqu’ici livré des armes à l’Ukraine avec succès, mais ce soutien pourrait se compliquer dans les prochains jours, a averti lundi la vice-secrétaire d’État américaine. "La communauté internationale a été très réactive et a trouvé des moyens d’acheminer le matériel" de guerre en Ukraine, "mais cela pourrait devenir difficile dans les prochains jours et nous devrons trouver d’autres voies", a-t-elle estimé, sans donner davantage d’explications, devant la presse à Madrid.

Plusieurs pays occidentaux ont envoyé à l’Ukraine des armes, des munitions et des financements depuis le début de l’invasion russe le 24 février. Les États-Unis ont autorisé en février l’envoi de 350 millions de dollars (321 millions d’euros) d’équipements militaires pour aider le gouvernement ukrainien à lutter contre l’invasion.

De leur côté, les dirigeants de l’Union européenne se sont mis d’accord pour financer l’achat et la livraison d’armes à l’Ukraine à hauteur de 450 millions d’euros. Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a proposé aujourd’hui à Versailles, où les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE sont réunis en sommet, de doubler le financement européen pour fournir des armes à l’Ukraine contre la Russie, et de porter cette somme à 1 milliard d’euros. Josep Borrel a déclaré avoir "fait une proposition pour doubler la contribution (de l’UE) avec 500 millions d’euros en plus pour des armements en soutien à l’armée ukrainienne". "Je suis certain que les dirigeants vont la soutenir", a-t-il ajouté.

Sommet européen à Versailles en France : Emmanuel Macron, Charles Michel et Josep Borell
Sommet européen à Versailles en France : Emmanuel Macron, Charles Michel et Josep Borell AFP or licensors

Le fait que l’Union européenne décide de débloquer 450 millions d’euros pour acheter des armes létales destinées à l’armée ukrainienne est une première. "C’est un moment clé pour l’Union européenne, estime Federico Santopinto, analyste au GRIP, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité, et spécialiste des questions de défense européenne, parce que l’Union européenne n’avait pas cette compétence jusqu’en 2021 de transférer des armes létales à un pays tiers. " L’Union européenne a en effet acquis cette compétence à partir de 2021, en adoptant la "Facilité européenne pour la Paix, nouvel outil, dotée de 5 milliards d’euros, créé et abondé par les Etats membres hors du budget communautaire, mais qui n’avait jamais été utilisé avant aujourd’hui, souligne le chercheur : "Depuis 2021, elle n’avait jamais osé transférer des armes létales à un pays tiers. Elle pouvait renforcer les capacités militaires des pays tiers sans transférer des armes létales mais n’avait jamais osé aller aussi loin. Ceci dit, elle a acquis cette nouvelle compétence, […] et elle l’utilise de manière massive vis-à-vis de l’Ukraine, alors qu’on aurait pensé qu’avec cette nouvelle compétence elle aurait été prudente dans l’exercice de ce nouveau pouvoir."

La Facilité européenne pour la Paix, nouvel outil géopolitique

"Dans le passé, l’Union européenne pouvait mener des actions de coopération militaire qui s’inscrivaient dans une sorte de coopération à long terme, précise Federico Santopinto. Maintenant avec cette nouvelle Facilité européenne pour la Paix, elle peut agir en matière d’assistance militaire et d’aide militaire, un peu comme le font les Etats nations, et donc en cela ce nouvel outil peut être considéré comme un véritable tournant dans la politique européenne, et même dans le processus d’intégration européenne, parce qu’elle intègre des compétences qui lui permettent d’agir dans un théâtre géopolitique de façon similaire à ce que font les Etats nations […] cela donne une marge à l’Union européenne de 360 degrés. L’Union européenne peut faire plus ou moins tout ce que les Etats membres décident de faire, elle n’a plus de limites, plus de contraintes.

Car, précise le spécialiste, avant ces nouvelles réglementations, les contraintes étaient multiples dans le domaine de la défense européenne : impossibilité de transférer des armes létales, interdiction de transférer des armes même non létales à d’autres entités que des organisations multilatérales, et non par voie bilatérale à des Etats… "Maintenant ces contraintes ont été levées, et l’Union européenne peut faire tout ce qu’elle veut. En cela elle acquiert un pouvoir discrétionnaire qui ressemble plus celui d’un Etat nation, qu’à celui d’une organisation régionale."

Un tournant donc, et le début d’une certaine "Europe de la Défense": cette crise a permis d’une certaine manière de dépasser certains blocages "psychologiques et culturels", selon Federico Santopinto, des blocages qui empêchaient les Etats membres de l’Union de se départir de leurs compétences exclusives sur tout ce qui concerne le domaine de leur propre armée nationale. En réalité, la guerre en Ukraine a été un choc pour les Européens. Ils ont découvert le sous-équipement criant des forces armées en Allemagne et leur dépendance militaire envers l’Organisation du traité de l’Atlantique nord et les Etats-Unis. Ils ont décidé d’accélérer leurs investissements pour combler les lacunes de leurs capacités.

L’Allemagne, la Belgique et le Danemark ont annoncé des augmentations substantielles de leurs dépenses de défense. Ces trois pays renâclaient à respecter l’engagement pris au sein de l’Otan de consacrer 2% de leur PIB à la défense.

"La peur de la guerre est très différente entre les pays. Pour la France, elle semble loin. Mais ce n’est pas vrai. Des missiles Iskander sont déployés aujourd’hui au Bélarus et la menacent", a averti jeudi le président français Emmanuel Macron. Ces missiles balistiques peuvent être dotés d’une tête nucléaire.

Au terme d’une discussion difficile de plusieurs heures, les dirigeants européens ont approuvé dans la nuit de jeudi à vendredi une déclaration commune par laquelle ils s’engagent à "augmenter substantiellement leurs dépenses de défense" afin "d’accroître leur capacité d’agir de manière autonome" et "d’assurer leur assistance mutuelle".

Dépasser les anciens blocages ne veut cependant pas dire que, sur la table, il y ait les contours d’une armée européenne : "Il ne s’agit pas de créer une armée européenne qui se substituerait aux armées nationales, car il faudrait pour cela avoir un Etat fédéral, et les Etats européens ne sont pas prêts à faire ce pas." Par contre, en parlant de Défense européenne, "on veut par créer des forces multinationales, que les Etats-membres fourniraient, et qui seraient menées et décidées par l’Union européenne, avec le cas échéant un commandement européen comme il y en a un au niveau de l’OTAN. Il s’agirait donc d’une capacité de l’Union européenne à agir en complémentarité par rapport à l’OTAN, mais aussi d’agir lorsque l’OTAN, ou les Etats-Unis ne veulent pas agir. C’est ce qu’on appelle l’autonomie stratégique."

Articles recommandés pour vous