Guerre en Ukraine

La Hongrie accroît sa dépendance énergétique à l’égard de Poutine : après le gaz, feu vert à la commande de deux réacteurs nucléaires russes

© Getty - AFP - RTBF

27 août 2022 à 13:21Temps de lecture4 min
Par Jean-François Herbecq

La Russie va construire deux réacteurs nucléaires en Hongrie. Dans le contexte de la guerre menée par Moscou en Ukraine, et avec les tensions autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia, l’information interpelle. L’accord, dit "Paks II", entre la Russie et la Hongrie date en fait de décembre 2014, mais depuis, les retards se sont accumulés.

En pleine bataille du gaz entre Moscou et l’Occident, c’est un exemple de la politique de cavalier seul menée par le gouvernement de Viktor Orban qui, à l’inverse de ses partenaires occidentaux, a choisi de se rapprocher de la Russie de Vladimir Poutine pour assurer ses arrières...

Une centrale nucléaire russe au cœur de l’Europe

Mais, c’est officiel, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, le claironne : Rosatom, le géant russe du nucléaire entame dans quelques semaines la construction de deux nouveaux réacteurs à la centrale nucléaire de Paks, l’unique que possède la Hongrie dans le centre du pays.

Il s’agit de compléter l’actuelle centrale par deux réacteurs d’une capacité de 1,2 gigawatt chacun. Des nouveaux réacteurs qui remplaceraient deux des quatre réacteurs de conception soviétique qui composent la centrale et mis en service entre 2006 et 2009. 

Paks, qui livre déjà 40% de l’électricité hongroise, devrait voir sa capacité doubler et permettre à la Hongrie d'être moins dépendante des importations d'électricité.

Cette fois, le permis de démarrer le chantier est accordé par l’autorité de régulation hongroise. Objectif : une mise en exploitation dès 2030. Le coût du projet s’élève à 12,5 milliards d’euros et est financé à hauteur de 80%, soit 10 milliards d’euros, par un prêt de la Russie à la Hongrie, prêt remboursable seulement à partir de 2031.

"C’est un grand pas, une étape importante. De cette manière, nous pouvons assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique de la Hongrie à long terme et protéger le peuple hongrois des fluctuations extrêmes des prix de l’énergie", affirme Peter Szijjarto.

Ce choix de se tourner vers Moscou pour développer sa production nucléaire est à mettre en lien avec les récentes initiatives de Budapest d’augmenter encore ses livraisons de gaz russe, à rebours de la politique de sanctions de l’Union européenne. Comment l’expliquer ? Simplement parce que les sanctions européennes ne touchent pas l’industrie nucléaire russe.

Avec la construction de Paks II, la Hongrie sera à 80% dépendante de la Russie pour sa production électrique, affirme Greenpeace.

Il faut aussi rappeler qu’au sein de l’Union européenne, la Hongrie a toujours été une fervente adepte de l’énergie nucléaire, avec la France, au contraire de l’Allemagne.

La centrale de Paks en 1990
La centrale de Paks en 1990 Getty

Un gel des tarifs de l’énergie intenable

Le gouvernement hongrois a longtemps fondé sa politique sur un accès bon marché à l’énergie. Cadeaux électoraux ou avantage à l’établissement d’industries : c’est une des lignes fortes de l’action du gouvernement Orban.

La guerre en Ukraine et le renchérissement des prix de l’énergie menacent cette pratique. La suspension des subventions européennes aussi, car l’Etat hongrois n’arrive plus à financer cette énergie bon marché et est forcé de laisser remonter les tarifs bloqués : du gaz, de l’essence et du diesel…

Depuis novembre 2021, les carburants à la pompe sont plafonnés. Mais fin mai, il a bien fallu adopter un système compliqué de double tarification : bloqué à 1,2 euro le litre pour les véhicules immatriculés en Hongrie mais au prix du marché, pas loin de deux euros, pour les autres, de façon à couper court au tourisme du carburant.

Pour le gaz, la facture sera multipliée par 7 au-delà d’un certain seuil de consommation.

Gaz russe en dépit des sanctions européennes

La Hongrie dépend à 80% du gaz russe (95% d'après Eurostat), et selon le FMI, fait partie des pays les plus vulnérables en cas de tarissement des livraisons russes. Le FMI chiffre à 40% de la consommation annuelle une possible pénurie.

Pour éviter ce scénario, les responsables hongrois ont passé des accords d’approvisionnement en gaz avec la Russie, dès octobre dernier, avant même le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine. Un deal valable pour 15 ans. Du gaz importé par gazoduc via la Bulgarie et la Serbie.

Un choix controversé mais qui est bien dans la ligne choisie par Viktor Orban de se rapprocher de la Russie, contraire à la volonté de ses partenaires de l’Union européenne de s’affranchir de Moscou: début mai, par exemple, Rosatom avait perdu un important contrat en Finlande.

Les ministres russe et hongrois des Affaires étrangères: Sergei Lavrov (g.) et Peter Szijjártó (dr.)
Les ministres russe et hongrois des Affaires étrangères: Sergei Lavrov (g.) et Peter Szijjártó (dr.) Russian Foreign Ministry Press Service

Ainsi en juillet, le ministre des Affaires étrangères Peter Szijjarto s’est rendu à Moscou pour demander une hausse des livraisons, hausse effective depuis 15 jours. Jusqu’à fin août, un volume supplémentaire quotidien de 2,6 millions de mètres cubes par jour arrivera via le gazoduc Turkstream, et des négociations se poursuivent pour obtenir plus en septembre. Les stocks hongrois de gaz couvrent 27% de sa consommation annuelle.

Tout cela au moment où le reste de l’Union européenne sanctionne Moscou et concocte des plans d’économie d’énergie pour réduire collectivement sa consommation de gaz.

Ceux-ci prévoient une diminution entre août 2022 et mars 2023, de la consommation de gaz d’au moins 15% par rapport à la moyenne des cinq dernières années sur la même période. Des plans qui, il faut bien le dire, font l’objet de réticences dans plusieurs pays et où même les meilleurs élèves comme l’Allemagne n’arrivent pas sur le papier à une réduction de 15%.

La Hongrie s’est opposée à cette mesure qu’elle juge "injustifiable, inutile, inapplicable et nuisible", mais l’unanimité n’était pas requise et le gouvernement hongrois n’a pas pu empêcher son adoption.

Le gouvernement de Viktor Orban a même imaginé d’ouvrir les forêts du pays à la coupe de bois de chauffage sans condition de reboisement, simplement pour faire face à une possible pénurie de gaz cet hiver. Une idée qui a déjà été suivie d’une demi-marche arrière vu les protestations de défenseurs de l’environnement.

Enfin, face aux sanctions pétrolières européennes contre la Russie, la Hongrie a arraché une exemption : il ne concerne pas les pays enclavés comme la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie.

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