Faut que je vous raconte

La musique à la cour de France, du statut d'instrument de pouvoir à celui de pur outil de divertissement

04 juil. 2022 à 13:53 - mise à jour 08 juil. 2022 à 11:06Temps de lecture9 min
Par Vincent Delbushaye

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Cet été, Vincent Delbushaye vous donne rendez-vous avec ces moments charnières où la Musique a fait l’Histoire. Et c’est dans le faste de la cour de France aux XVIIe et XVIIIe siècles que Vincent Delbushaye nous emmène pour cette première étape de son voyage dans le temps et l’Histoire.

Quel rapport le pouvoir entretenait-il avec la musique à la cour de France, aux XVIIe et XVIIIe siècle ? Était-elle du pur divertissement ou avait-elle quelque chose de sacré ? Avait-elle un rôle symbolique, voire politique ? Plongeons dans les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, durant lesquels le style mais aussi le rapport à la musique ont beaucoup évolué. Et si le premier mettra la musique au centre de ses préoccupations, les deux autres s’en désintéresseront totalement, laissant à leurs femmes ou favorites le soin de faire rayonner la musique dans le royaume et à l’étranger.

Allégorie de Louis XIV, Protecteur des Arts et des Sciences. Jean Garnier
Allégorie de Louis XIV, Protecteur des Arts et des Sciences. Jean Garnier Fine Art Images via Getty Images

À Versailles, avec Louis XIV, la musique est reine


Nous sommes donc à Versailles en 1653, et à l’époque, toute l’activité de la vie de cour est codifiée. Chaque instant de la vie du Roi est mis en scène, depuis son réveil jusqu’à son coucher, en passant par ses repas ou sa toilette. Beaucoup de ces instants sont publics et énormément d’activités sont accompagnées de musique : le déjeuner, le souper, le coucher du roi, le départ à la chasse, le retour de la chasse, les messes et offices religieux quotidiens ou encore les victoires militaires. La musique est quotidienne et omniprésente à Versailles au milieu du XVIIe siècle. Elle rythme autant l’ordinaire que l’extraordinaire : de la plus pompeuse cérémonie à la plus stricte intimité des souverains.

Pourquoi une place si importante accordée à la musique ? Tout d’abord parce que le roi aime la musique, tout simplement, il la pratique, la commande, aime l’écouter. Mais le Roi a également le sens du spectacle. Il a une réputation à tenir, celle du Roi-Soleil, celle de centre rayonnant de toute activité, et pour asseoir cela, rien de tel que de souligner chaque chose en musique. La musique a donc bel et bien un rôle politique sous le règne de Louis XIV : celui d’affirmer l’autorité et la toute-puissance royale. Imaginez-vous en train de vous cuire une omelette ou de repriser une chaussette dans votre salon. Si vous faites ça en costume doré, et entouré de 40 trompettes, tambours et violons, votre activité va prendre tout à coup de l’importance.

Louis XIV vit en musique, Louis XIV drague en musique : ses "Plaisirs de l’Ile enchantée", organisés à Versailles en 1664 ne sont rien d’autre qu’une manière de briller devant sa maîtresse de l’époque, Mademoiselle de La Vallière. Mais le Roi ne veut pas impressionner que ses favorites, il veut aussi impressionner le reste de la France, le reste du monde, et rabattre le caquet à ses sujets les plus sceptiques. C’est dans ce cadre-là qu’est représenté le Ballet Royal de la Nuit.

Première journée des Plaisirs de l’isle enchantée
Première journée des Plaisirs de l’isle enchantée Sepia Times/Universal Images Group via Getty Images

A l’époque de la représentation de ce ballet, on sort tout juste d’une grande crise politique interne en France, qu’on appellera la Fronde, et qui remettait en cause la monarchie. Si les armées royales viennent à bout de ce soulèvement, la force ne suffit pas. Il s’agit aussi de rétablir l’autorité et de montrer qui est le patron.

Louis XIV sous la traits d'Apollon, dans le Ballet De La Nuit

Et pour ça, rien de tel qu’une image : ce sera le Ballet Royal de la Nuit, dans lequel le jeune Roi Louis XIV joue Apollon, dieu du Soleil vainqueur des ténèbres. Le spectacle est absolument magique, le roi apparaît sur scène par une trappe, habillé tout en or et représentant le soleil. Il danse avec d’autres seigneurs qui l’accompagnent et qui lui rendent hommage. Et le souci du détail et les symboles sont poussés très loin puisque parmi les personnages, figurent aussi de nombreux seigneurs issus de familles qui avaient pris part à cette révolte. Le roi remet donc les pendules à l’heure, par musique interposée.

La musique et les spectacles à Versailles ne font pas que "réparer" l’autorité royale, ils la confortent aussi en temps de paix. Et le ministre Colbert l’avait bien compris quand il écrivait : "Cette société de plaisirs, qui donne aux personnes de la Cour une honnête familiarité avec nous, les touche et les charme plus qu’on ne peut dire. Les peuples, d’un autre côté, se plaisent au spectacle où, au fond, on a toujours pour but de leur plaire ; et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que nous aimons ce qu’ils aiment. Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, quelquefois plus fortement peut-être, que par les récompenses et les bienfaits."

L’Ecurie, la Chapelle et la Chambre

Trois organismes se partagent l’organisation de la vie musicale quotidienne de la cour : il y a l’Écurie, la Chapelle et la Chambre. Dans l’Ecurie, nous retrouvons les musiciens qui accompagnent les grands événements, les processions, les entrées royales, le retour de la chasse, tout ce qui se passe en plein air ou qui demande du gros son. Ils sont environ 40, c’est le règne des trompettes, des hautbois, des fifres et des tambours.

La Chapelle accompagne plutôt les offices religieux quotidiens. Il s’agit souvent de la musique chantée. Au début, par un petit ensemble vocal accompagné de quelques instrumentistes, mais dès qu’on utilisera la grande Chapelle, on pourra monter jusqu’à une centaine de musiciens. 

Enfin, la Chambre accompagne les événements plus privés, les repas ou les concerts au palais. C’est donc l’ensemble le plus modulable puisqu’en fonction qu’on joue pour un petit-déjeuner ou pour un ballet récréatif, on n’utilise pas vraiment le même effectif. 

Lully, compositeur du Roi

Jean-Baptiste Lully

Ce qui différencie Louis XIV des autres rois (et en particulier de ceux qui lui succéderont), c’est la part active qu’il prenait dans les arts, et dans leur pratique. Comme son père, Louis XIII, il a appris la musique. Louis XIV maîtrise l’épinette, la guitare, le luth, il recrute parfois lui-même les musiciens de la cour. Mais surtout, Louis XIV aime danser !

Il a 14 ans quand il rencontre pour la première fois Lully, ils dansent ensemble dans le Ballet Royal de la Nuit, et très vite, le courant passe entre ces deux-là. Il faut dire que Lully sait se placer et se faire aimer du roi, mais surtout, la musique de Lully n’aura plus qu’un seul but : magnifier la personne du roi. En cela, il avait bien compris le rôle tout à fait politique de la musique à la cour et il faut dire que sa musique incarnait bien la grandeur et la noblesse royale. L’ouverture à la française, par exemple, genre dont il est l’inventeur, respire le faste, les dorures, mais aussi la puissance et la déférence. 

La musique sous Louis XIV, c’est Lully. Et c’est même exclusivement Lully, puisqu’en tant que surintendant de la Musique Royale, le compositeur en gérera tous les aspects. Tout au long du XVIIIe siècle, l’effectif de la Musique du roi ne cessera jamais d’augmenter. Mais ça ne durera pas parce que les deux rois qui suivront ne feront qu’en diminuer l’importance. 

Sous Louis XV et Louis XVI, la musique résonne grâce aux femmes de Versailles


Autant Louis XIV aimait la musique, autant ses successeurs auront brillé par leur relatif désintérêt en la matière : Louis XV et Louis XVI n’auront porté à la musique qu’un intérêt distrait. Louis XV préférait la chasse et l’architecture et Louis XVI les sciences et l’horlogerie. Pourtant, la musique ne va pas faiblir à la cour de France, loin de là.

Marie Leszczyńska et La Pompadour

Portrait de Marie Leszczynska par Gobert Pierre

Jamais Versailles n’aura autant résonné de musique que sous ces deux règnes-là, et ce, grâce aux femmes de Versailles : aux reines et aux favorites du Roi. Sous Louis XV, c’est son épouse, Marie Leszczyńska qui va reprendre le flambeau de Louis XIV. Elle instituera les "Concerts de la Reine", donnés plusieurs fois par semaine, des concerts d’environ une heure essentiellement composés d’extraits d’opéras, majoritairement de Lully à l’époque puisqu’il y est encore surintendant de la musique royale mais Jean-Philippe Rameau est aussi régulièrement invité à venir y présenter ses œuvres, parmi elles, Hippolyte & Aricie.

Marie Leszczyńska aura donc amené la tradition des concerts à Versailles, mais elle ne sera pas la seule. D’autres membres de son entourage lui emboîteront le pas, à commencer par sa belle-fille, qu’on appelait la Dauphine de France, et qui s’appelait Marie-Josèphe de Saxe. Tout aussi férue de musique que sa belle-mère, elle assistait bien sûr à ses concerts, mais elle en organisait elle-même, se montrant parfois plus curieuse et plus audacieuse. Elle amènera à Versailles des opéras nouveaux mais surtout, elle sera la première à y accueillir des œuvres étrangères. C’est par exemple elle qui fera venir Farinelli à Versailles.

Madame de Pompadour

Et puis, on le sait, Louis XV délaissait totalement sa femme au profit de ses maîtresses, de ses favorites. Parmi elles, certaines s’inspiraient aussi des habitudes de la Reine. La Marquise de Pompadour, par exemple, installée à Versailles, fera même ériger son propre théâtre dit "des Petits Appartements" pour accueillir du théâtre bien sûr mais aussi des œuvres lyriques qu’elle chantera parfois elle-même, puisqu’elle était chanteuse et claveciniste.

Des activités artistiques qui seront extrêmement mal vues à la cour, Madame de Pompadour étant la favorite du roi et non son épouse. Elle devra poursuivre ses activités plus discrètement et en dehors du château.

Marie-Antoinette, reine des arts

Marie Antoinette jouant de la harpe. Jean-Baptiste André

Une génération plus tard, Marie-Antoinette va prendre le relais des reines et dauphines de France et va, elle aussi, faire résonner la musique à Versailles. Il faut dire qu’il ne fallait pas compter sur son Louis XVI de mari pour le faire, lui qui ne s’intéressait qu’à la chasse et à l’horlogerie. Marie-Antoinette était dénuée de toute ambition politique, par contre, elle se révélera d’une importance capitale pour le rayonnement culturel de la cour de France à son époque. Elle va continuer de renouveler le répertoire de la cour, en soutenant et en invitant des compositeurs plus modernes, comme Grétry ou Gossec par exemple, mais parfois aussi moins français comme Salieri ou son cher Gluck, qu’elle avait appris à connaître toute petite à la cour d’Autriche, puisqu’il avait été son professeur. Comme la Marquise de Pompadour, elle fera ériger un théâtre dans son petit Trianon, où elle pourra oublier l’étiquette, tout le protocole de son rang pour se divertir, entourée de ses amis. De plus, Marie-Antoinette est musicienne, elle joue de la harpe et se produira parfois dans son théâtre. Ne nous est parvenue qu’une seule pièce qu’elle aurait écrite. Une Romance pour voix et harpe, ça s’appelle "Ah s’il est dans mon village".

Avec le temps, et surtout par manque de moyens, la pratique de la musique à Versailles s’étiole lentement. Il y a des spectacles, bien sûr, mais la vie de la cour n’est plus rythmée musicalement, comme autrefois. Marie-Antoinette va tout faire pour inverser cette tendance : c’est elle qui va relancer certaines pratiques qui s’étaient perdues depuis Louis XIV, notamment l’usage de la musique lors des Soupers au Grand Couvert, avec ces musiciens, placés dans des tribunes autour de la table et qui donnaient encore plus de faste aux repas de prestige. Malgré les efforts de Marie-Antoinette pour relancer ou poursuivre la vie musicale à Versailles, le centre de gravité de la musique en France va changer. C’est à Paris qu’il faut désormais aller pour assister aux dernières nouveautés et applaudir les compositeurs à la mode. A Paris, il y a l’Académie royale de musique - qui deviendra par la suite l’Opéra de Paris -, il y a aussi la Comédie Française, l’Opéra-comique et puis bien sûr les Concerts Spirituels qui permettent aux Parisiens de profiter de concerts publics d’une qualité sans égal en Europe, avec une vingtaine de séances musicales par an. Il y a également un nouveau public, essentiellement bourgeois, qui est souvent plus fortuné que l’aristocratie, qui commence à jouer les mécènes pour les compositeurs les plus talentueux.

Versailles perd du terrain, même si les reines et les favorites se mettent au diapason de la mode parisienne mais elles sont toujours un peu une guerre en retard. L’exemple le plus parlant est celui de Mozart, à qui Louis XVI va proposer le poste d’organiste de la Chapelle Royale à Versailles. Mozart refusera, complètement paniqué à l’idée de se retrouver loin de Paris, là où les modes se faisaient et se défaisaient à l’époque.

Et cette petite histoire de la musique à Versailles nous aura menés finalement jusqu’au 29 mai 1789, alors pourquoi cette date en particulier ? Parce que c’est ce jour-là que la famille royale assistera – sans le savoir – à son tout dernier spectacle à Versailles. On y aura donné deux opéras du compositeur favori de la reine, André-Modeste Grétry. C’étaient "Le jugement de Midas" et "Le Tableau parlant". La musique de Gretry allait conclure une gigantesque fresque musicale royale qui avait commencé 125 ans plus tôt avec "Les Plaisirs de l’île enchantée" de Lully. La musique, en cet espace de temps allait passer du statut d’instrument de pouvoir à celui de pur outil de divertissement.

Et c’est cette histoire-là qu’il fallait que Vincent Debushaye vous raconte.

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