Murmures du monde

La musique de l’Afghanistan, un véritable trésor menacé

© christophe_cerisier / Getty Images

Hélène Van Loo vous emmène à la découverte des musiques d’Afghanistan, pays qui est malheureusement bien plus célèbre pour ses conflits que pour sa musique. Pourtant, la musique du pays est un trésor.

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D’une manière générale, l’Afghanistan est le lieu où trois mondes culturels se heurtent. C’est là que l’empire perse rencontre ceux de l’Inde et de l’Asie centrale. Pourtant, la musique afghane, tout en absorbant des éléments des trois, a sa propre identité.

On connaît la réputation des talibans concernant la musique. Leur interprétation radicale de la loi islamique signifiant que la musique est totalement interdite dans les régions du pays qu’ils contrôlent. C’est l’interdiction la plus sévère qui ait jamais existé.

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Au sud-est de la ville de Kaboul, se trouve le quartier historique des musiciens, Kharabat. Autrefois représentatif de la vie culturelle afghane, il n’en reste qu’un corps mutilé. L’Afghanistan est dépossédé de ses pères, ses "Ustad", ces maîtres qui garantissent les maillons de la chaîne de transmission de la connaissance.

Kharabat, son nom lui vient du terme "kharaba" désignant ces tavernes où le vin était dégusté en bonne compagnie, au temps de l’empire perse, nourrissant l’inspiration des poètes.

C’est dans ce quartier que, vers le milieu du XIXe siècle, le roi Amir Sher-Ali Khan installa les musiciens indiens qu’il avait fait venir pour animer sa cour. Par la suite, l’influence grandissante du fondamentalisme islamique a eu pour effet de stigmatiser et de marginaliser à la fois la musique, les musiciens et ce quartier où ils vivaient et se produisaient.

Toutefois, en l’absence de Conservatoire ou d’école de musique en Afghanistan, Kharabat a été pendant près de 150 ans le lieu où les grands maîtres musiciens transmettaient oralement leur art à leurs disciples.

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La voix de la grande Ustad Mhawash, qui a dû passer par l’enseignement des maîtres de Kharabat.

Ustad Mhawash dont les concerts à Kaboul ont jadis rassemblé jusqu’à 20.000 personnes, et dont l’objectif a toujours été de garder en vie un patrimoine étouffé par l’intolérance. Avec l’ensemble Kaboul, elle a fait revivre le riche répertoire diffusé à l’époque par Radio Kaboul.

Farida Mahwah, une des rares "Ustad"

Farida "Ustad" Mahwash

Farida Mahwash, exclue de la société afghane, privée de son métier, de sa passion, est la première et rare chanteuse à avoir reçu le titre de “Ustad”, "maître", en 1977. Désormais, elle vit en exil aux USA depuis les années 90.

Farida Mahwash est tout d’abord autodidacte puis elle passe par l’enseignement des maîtres de Kharabat.

Les responsables de la radio nationale décident de l’employer comme chanteuse. Une formation qui comportait bien des risques…

Pour une femme, cette démarche est exceptionnelle. Il y avait bien des chanteuses en Afghanistan, mais elles se cantonnaient au répertoire populaire, aux musiques de fêtes. Mahwash a été la première à s’attaquer au répertoire classique afghan, alors réservé aux hommes et puis à chanter notamment les poètes soufis.

La radio nationale en Afghanistan

Dès sa création dans les années 40, la radio nationale a bouleversé la vie et la situation des musiciens en Afghanistan. Elle a constitué un lieu de ressources essentiel pour tous les musiciens qui venaient y travailler.

Devenant célèbres, ils gagnaient la crédibilité et le respect, puis obtenaient d’autres moyens pour travailler…

Photo de l'immeuble de la radio afghane, en 1980
Photo de l'immeuble de la radio afghane, en 1980 © AFP

Hossein Arman est un ancien membre de l’orchestre de Radio Kaboul. Il fonde dans son exil helvétique l’ensemble Kaboul pour préserver de la disparition du pan "classique" de la musique afghane.

Quand il invite la chanteuse afghane Mahwash à se joindre au groupe, les publics occidentaux lui découvrent une dimension inconnue.

Trois ans plus tard, ils sortent l’album Radio Kaboul, en hommage aux compositeurs afghans.

La radio en Afghanistan a révolutionné la scène musicale populaire à la fin des années 40 et dans les années 50.

La radio et la télévision commerciales ont transformé la scène musicale depuis leur arrivée au milieu des années 2000.

Radio Arman et Tolo TV ont fait de la musique populaire une partie importante de leur programmation et, l’émission Afghan Star (l’équivalent de Nouvelle Star) a eu un impact incroyable sur la scène musicale en Afghanistan (avec environ onze millions de téléspectateurs, un tiers de la population).

Sadiqa Madadgar, Aryana Saeed et Elaya Soroor, de la condition des femmes musiciennes

Afghane d’origine, Sadiqa Madadgar a grandi au Pakistan voisin, entourée de ses six frères et deux sœurs. De retour au pays afin d’entreprendre des études de musique à l’université, elle participe en 2018 au télé-crochet "Afghan Star" et se hisse en finale. De quoi booster sa carrière et en faire une chanteuse à succès. Pour le plus grand dégoût des extrémistes musulmans.

En septembre 2021, Sadiqa Madadgar était toujours en quête d’un moyen pour fuir le nouveau régime, l’artiste attendant, patiemment, une réponse des ambassades étrangères qu’elle a sollicitées. Certaine d’une seule chose : elle ne pourra plus jamais pratiquer son métier dans son pays. "[Les talibans] sont contre la musique. Selon eux, la musique est "haram", la musique est interdite, la musique est un crime. Surtout si vous êtes une femme. Une femme ne devrait pas chanter, une femme ne devrait pas être une artiste", explique-t-elle.

Menacée de mort en Afghanistan, car fervente militante pour les droits des femmes afghanes, Aryana Saeed est la chanteuse la plus populaire en Afghanistan. Elle a pu fuir le pays, et elle est aujourd’hui réfugiée en Turquie, pour s’être attiré depuis de nombreuses années les foudres dans son pays pour ses chansons.

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La chanteuse afghane Elaha Soroor et le duo de producteurs Kefaya joignent leur talent pour une musique vibrante qui mêle la musique folklorique afghane à du jazz spirituel, de l’électro et de la musique indienne traditionnelle. Arrangé et enregistré à Oxford, l’album "Song of our mothers” s’inspire de la condition des femmes en Afghanistan et de l’histoire d’Elaha devenue célèbre grâce à l’émission de télé-réalité Afghan Star mais obligée de fuir le pays, persécutée à cause de son opinion franche sur le droit des femmes.

De 1996 à 2001, les talibans avaient interdit la musique, la danse, le théâtre ou encore le cinéma. Si les talibans d’aujourd’hui se déclarent disposés à "certains changements" ils demeurent inflexibles sur la culture…

Le chanteur folklorique Fawad Andarabi est tragiquement devenu un symbole de la répression après que les talibans l’ont abattu d’une balle dans la tête le 27 août 2021, quelques jours après avoir pris le thé avec lui.

Les artistes afghans les plus chanceux se sont exilés…

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