Sous couverture

La nouvelle, une question de genre…

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23 déc. 2021 à 07:00Temps de lecture4 min
Par Sous Couverture - Gérald Decoster

D’inspiration réaliste, proche du roman, la nouvelle est un genre littéraire qui trouvera un extraordinaire développement au cours du XIXe siècle. Ses principales différences avec le roman, c’est qu’il s’agit d’un récit bien plus court, ramassé, mais aussi avec moins de personnages dont les descriptions sont plus brèves. Grande caractéristique de la nouvelle, c’est que sa chute est surprenante. 

Il est permis d’avancer que la nouvelle n’a de nouveau que son appellation car on accorde généralement son invention à l’épistolier et écrivain arabo-persan Badí Al-Zaman Al-Hamadháni (signifiant " La merveille de l’âge "), né vers 968 à Hamadan, en Perse (Iran). Il conçoit un genre littéraire nommé maqâma, récit court et fictionnel. 

Plus tard, la nouvelle sera une petite histoire, non signée et distribuée gratuitement. On en trouvait deux types : l’exemplum, récit religieux et moral, tels les Contes moralisés de frère Nicole Bozon, au XIVe siècle, et le canard, contant des faits divers tels que vols ou meurtres… ce dernier donnera bien plus tard au journal, son surnom quelque peu argotique. 

 

 

Parmi les premiers recueils de nouvelles en langue "française", il y a Les Quinze Joies du mariage, vers 1410. Plus tard, Philippe le Bon, duc de Bourgogne commande un recueil, les Cent Nouvelles Nouvelles, qui lui est présenté entre 1456 et 1462 et sera édité en 1486. L’ouvrage est généralement attribué à Antoine de La Sale ou encore Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne ; quoi qu’il en soit, l’auteur s’est inspiré du Décaméron (1349-1353) de Boccace. 

Un premier essor se constate avec Marguerite de Navarre qui, en 1558, rédige L’Heptaméron : 72 récits, demeurés inachevés, mélange de récits licencieux, d’histoire graves et d’anecdotes d’où l’analyse psychologique n’est pas absente. Au XVIIe siècle, les Nouvelles exemplaires de Miguel de Cervantes sont traduits en 1615 : l’ouvrage aura un succès considérable et feront référence.

L’auteur de Don Quichotte, rapproche la nouvelle du genre roman, ce qui explique que lorsque Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de Lafayette, édite La Princesse de Clèves, l’ouvrage est considéré comme une nouvelle. On y trouve en effet des disgressions épousant la forme de la nouvelle et des histoires racontées par certains personnages à d’autres. Mais La Princesse de Clèves paraît en 1678, en quatre volumes, soit 854 pages ! Or, la véritable nouvelle se distingue par sa brièveté, ce qui sera bien le cas pour François de Rosset en 1614 avec ses Histoires tragiques de notre temps, racontant meurtres, viols… et affaires diaboliques ! 

 

C’est le XIXe siècle qui marque le réel essor de la nouvelle. Elle sera soit réaliste, soit fantastique mais adoptera tous les thèmes possibles et imaginables, la folie par exemple, dans Les Templiers, d’Alphonse Allais. Les nouvelles vont éclore par centaines, chez tous les auteurs de l’époque : Honoré de Balzac, avec La Maison du chat-qui-pelote ou ses Contes drolatiques ; Jules Barbey d’Aurevilly et son recueil de nouvelles, Les Diaboliques ; Gustave Flaubert avec ses Trois contes ; Alfred de Musset, avec Emmeline ou Croisille ; Georges Sand avec nombre de nouvelles : Melchior, Valentine, Le Toast, La Marquise, Cora, Lavinia, Lélia… entre autres ! Stendhal et ses Chroniques italiennes; Zola et ses Contes de Ninon

Tous les auteurs français passeront par le genre de la nouvelle, celui qui remportera la palme étant Guy de Maupassant avec plus de 300, le recueil Le Rosier de Madame Husson en étant un exemple connu !

La nouvelle essaime un peu partout et elle va se différencier. Côté français, progressivement, sa longueur n’est plus un critère, c’est sa conception qui la caractérise : la nouvelle porte sur un événement, son rythme est rapide et dénué de grandes explications. 

À contrario, dans la nouvelle "anglaise" ou "allemande", le rythme offre l’opportunité d’expliquer les pensées et les réactions des personnages. Aux Etats-Unis, elle est classifiée en trois catégories, définies selon leur longueur : moins de 7500 mots, c’est une histoire courte ; de 7500 à 17499 mots, c’est une novelette. Enfin, de 17500 à 40000 mots c’est un roman court ! 

Au compte des nouvelles non francophones, le champion est probablement le Russe Anton Tchekhov avec 620 titres ! Mais, une fois encore presque tous les auteurs étrangers écriront des nouvelles, pour ne citer que les plus connus, il y a Edgar Henry James, Herman Melville, Allan Poe, Robert Lewis Balfour Stevenson pour les anglo-saxons… Du côté de la langue allemande, se sont Johann Wolfgang von Goethe, Ernst Hoffman, Friedrich Schlegel… En Italie, c’est un certain Luigi Pirandello. Parmi les auteurs russes, Fiodor Dostoïevski, Nicolas Gogol, Anton Tchekhov, Léon Tolstoï, Ivan Tourgueniev… sans oublier, Alexandre Pouchkine qui écrit aussi en français. 

La nouvelle est loin de s’éteindre, même si elle tend à se confondre avec le "récit". Marcel Aymé, Dino Buzzati, Daphné Du Maurier, Amélie Nothomb, Boris Vian, Bernard Werber, Marguerite Yourcenar… et Eric-Emmanuel Schmitt. Voici d’ailleurs sa définition de la nouvelle (in Concerto à la mémoire d’un ange, Albin Michel, 2010) : "Si l'on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c'est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l'espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d'architecture y apparaît. Les complaisances aussi. Parfois, je songe que la nouvelle m'épanouit parce que je suis d'abord un homme de théâtre.

On sait depuis Tchekhov, Pirandello ou Tennessee Williams, que la nouvelle convient aux dramaturges. Pourquoi ? Le nouvelliste a le sentiment de diriger le lecteur : il l'empoigne à la première phrase pour l'amener à la dernière, sans arrêt, sans escale, ainsi qu'il est habitué à le faire au théâtre. Les dramaturges aiment la nouvelle parce qu'ils ont l'impression qu'elle ôte sa liberté au lecteur, qu'elle le convertit en spectateur qui ne peut plus sortir, sauf à quitter définitivement son fauteuil. La nouvelle redonne ce pouvoir à l'écrivain, le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l'émotion et de l'intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau." 

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