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Les Grenades

La pièce "Girls and Boys" pour requestionner les relations hommes-femmes

10 févr. 2022 à 12:33Temps de lecture5 min
Par Sarah Lohisse, une chronique pour Les Grenades

Plus un mot. Après 1h45 intense de monologue presté par France Bastoen, la pièce Girls and Boys nous laisse bouche bée. Le silence est la seule première réponse, avant les applaudissements évidents, que l’on arrive à donner après tant d’émotions.

Seule en scène, l’actrice nous emmène dans les méandres de la pensée de la vie d’une femme. Une femme comme tout le monde, qui tente de dénoncer un système, une société profondément capitaliste et patriarcale et dont elle en subit les dommages collatéraux.

"J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol Easyjet et je dois dire que cet homme m’a tout de suite déplu". Ce sont les premiers mots de la pièce. La suite, fluide et limpide suit tout naturellement son court.

Si dans un premier temps France Bastoen nous berce avec ses histoires, elle nous emmène ensuite dans les tréfonds de sa pensée, parfois tragique. C’est ici toute une montée en tension jusqu’à la dérive, à la découverte de l’abominable. Mais l’abominable n’y est pas le seul point central. Girls and Boys, c’est aussi raconter la complexité humaine, c’est questionner les relations entre les hommes et les femmes, c’est aller fouiller dans les cœurs et dans les âmes.

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Comme le dit si joliment le metteur en scène Jean-Baptiste Delcourt, c’est une archéologie de l’intime. C’est aller questionner le capitalisme, la société, le patriarcat. Alors que France Bastoen est seule en scène, la place de l’homme dans le spectacle y devient importante, au point d’en devenir écrasante. C’est toute la dépendance, l’emprise, le contrôle qui sont mis en lumière, autant par le jeu de l’actrice, sous la plume de Dennis Kelly, que dans la scénographie et l’espace dédié à la prestation. Girls and Boys c’est l’histoire d’une femme qui s’émancipe, et qui prend son destin en main.

C’est un personnage complet et total, parce qu’il n’y a pas que ce qu'elle nous dit qui existe

Mathieu Delcourt

Se plonger dans la complexité humaine et réfléchir ses rapports à l’autre

Les mots forts et perçants, l’humour noir et la plume de Dennis Kelly, France Bastoen connaît puisqu’elle a joué dans plusieurs pièces écrites par l’auteur et est la doublure de Jessica Hyde dans la série Utopia pour laquelle il a été scénariste. C’est après une discussion avec le directeur du théâtre de la place des Martyrs, que l’actrice a souhaité mettre le spectacle en scène avec le travail de Jean-Baptiste Delcourt.

La richesse du texte les a séduit tous deux directement et la mise en spectacle s’est passé naturellement. Entre récit et jeu, Girls and Boys joue à la fois sur le désordre de la condition humaine, et sur la temporalité, sur la force de l’instant présent : "C’est une pièce très difficile à pitcher sans l’avoir vue. Il y a une grande part de mystère. Dans la manière dont c’est construit, on ne sait pas trop où ça va aller. Cela déteint sur la manière dont on envisage la protagoniste. Il y a des moments de silences, où elle plonge dans sa tête, et où les spectateurs n’y ont pas accès. C’est parce qu'il y a des choses qui nous échappent que c’est un personnage complet et total, parce qu’il n’y a pas que ce qu'elle nous dit qui existe", explique France Bastoen.

Jean-Baptiste Delcourt poursuit : "On a énormément travaillé le jeu. Il y a cette question de l'émotion. On s'est souvent retrouvé au début, aux répétitions, complètement en pleurs, très émus par la matière. Quand l'émotion arrive à France, elle est véritable. Cette force du présent avec les spectateurs, finalise, donne vie au spectacle. C'est comme si on avait exploré toutes les intentions, les manières de dire les choses. France a cette liberté au plateau de pouvoir choisir au présent et d'être réellement avec les gens dans une sincérité, une vérité totale pendant 1h45 de concentration. On voulait d’ailleurs garder une certaine temporalité. C'est un spectacle pour lequel, à travers cette histoire aussi forte, on voulait éviter le côté " single " où l'histoire est plus courte".

1h45, un temps nécessaire donc, à la fois pour pouvoir recevoir le message, avaler son émotion et s’identifier au personnage. La force du récit permet l’émancipation de la pensée : "La protagoniste n'est pas la même femme au début de sa vie, au moment où elle raconte cette histoire qu'au moment où elle vit le drame de la pièce. Elle a décidé de se battre pour vivre. Elle a du tempérament, ouverte au monde et elle a su trouver des ressources en elle pour échapper à une condition inéluctable quand on vient de certains milieux sociaux et qu'on est une femme. Elle est la perception individuelle que chacun peut se faire d'elle à ce moment-là", insiste Jean-Baptiste Delcourt en parlant de l’évolution du personnage de France Bastoen.

Mathieu Delcourt

Une pièce qui dénonce, qui questionne

Mais l’émancipation passe aussi dans les thématiques que la pièce aborde. "Je pense que Dennis Kelly est allé repérer dans ses propres petites noirceurs et ce qu'il a pu apercevoir chez d'autres hommes, pour pouvoir parler aux hommes du patriarcat et ainsi montrer à quel point cela peut mener à des choses abominables. On se pose toujours la question du moment de bascule", poursuit-il.

À cela, France Bastoen ajoute que la pièce permet de poser les bonnes questions : "La manière dont cette femme emmène les spectateurs dans les méandres de sa vie et de ses émotions, elle sème les balises de cette critique patriarcale, de cette différence de communication [entre les hommes et les femmes], de cette question de contrôle et de domination dans les rapports intimes, mais aussi dans le rapport à la société et aux minorités." Elle continue : "Certains hommes se retrouvent perturbés par ce qui se raconte dans la pièce. En sortant, ils se disent "ce n’est pas moi, mais je comprends quand même ce qu'on raconte, c’est assez perturbant"".

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La force de la pièce passe aussi par la mise en scène épurée : un fond noir, un décor blanc comme pour nous inviter dans la tête de la protagoniste. Jean-Baptiste Delcourt et son frère Mathieu, avec qui il a travaillé la scénographie, parlent ainsi de "vérité augmentée" pour rester en authenticité, en sincérité, avec le texte. Un travail pudique qui accompagne Jean-Baptiste Delcourt dans toutes ses mises en scène. "Je travaille toujours avec des petits outils. Ici, nous voulions que l’histoire [et le décor] avancent inexorablement au rythme de France, en accord avec elle, sous nos yeux, pour accompagner le texte. On ne voulait jamais illustrer le propos. On a travaillé le son sur des perceptions sensorielles, psychiques. Nous voulions rendre des éléments au service de l'actrice sans que cela soit pour autant du décor, pour travailler sur les sensations, les siennes et celles du spectateur", commente-t-il.

Une mise en scène qui se transforme donc sans que l’on s’en aperçoive au fil du temps, en même temps que la protagoniste, jusqu’à un point de non-retour.


Infos pratiques

Girls and Boys est à découvrir jusqu’au 26 février au Théâtre des Martyrs les mardis et samedis à 19h, les mercredis, jeudis et vendredis à 20h15 ainsi que le dimanche 20 février à 15h.


 

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