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La prime américaine de 7500 dollars pour les voitures électriques risque de rallumer la guerre commerciale entre l’Europe et les États-Unis

La VW ID.4 assemblée en Europe à Emden

© DAVID HECKER / AFP

02 sept. 2022 à 14:00Temps de lecture4 min
Par Jean-François Herbecq

Les Etats-Unis ressortent la panoplie protectionniste pour avantager leur industrie automobile. Le plan Biden sur l’inflation et le climat comporte un certain nombre de mesures pour doper la production de voitures électriques américaines : des bonus fiscaux de 7500 dollars qui leur seront réservés au détriment des voitures importées, de Chine mais aussi de Corée du Sud et d’Europe. La Commission européenne dénonce une discrimination envers l’industrie européenne qui exporte principalement vers les USA. Voilà qui risque de relancer la guerre commerciale entre Américains et Européens, mise entre parenthèses depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison blanche.

Un bonus réservé aux Américaines

Dans la partie climat du "Inflation Reduction Act" présenté par Joe Biden le mois dernier, un chapitre concerne les "wattures" (véhicules électriques). Tesla et General Motors sont gagnants, les Européens risquent de n’avoir d’autre choix que de multiplier les usines de montage aux Etats-Unis. Objectif : la moitié des voitures vendues aux Etats-Unis en 2030 devront être "propres". Pour l’instant, 8,5% des voitures vendues sont électrifiées.

Le bonus écologique de 7500 euros sous forme de crédit d’impôt existait déjà mais ses conditions d’octroi sont radicalement modifiées.

La limite des 200.000 véhicules produits par constructeur pour bénéficier de la prime tombe : bonne nouvelle pour les américains Tesla et General Motors (GMC, Chevrolet et Cadillac) qui ont dépassé le seuil, d’autant que la prime pourra être déduite à l’achat. Attention, seuls les pick-up de moins de 80.000 dollars et voitures de moins de 55.000 dollars auront droit au bonus.
 

Mais une autre condition déboule : les voitures électriques devront être produites aux États-Unis, et plus exactement, assemblées là. Les pièces pourront venir de l’étranger sauf pour les batteries : à partir de 2023, les batteries et les minéraux dits "critiques", aluminium, graphite, lithium, nickel, devront aussi provenir des USA, du Canada ou du Mexique, que ce soit via l’extraction ou le recyclage que Joe Biden voudrait encourager. Au moins 60% l’an prochain, puis 100% en 2028. L’objectif est de réduire la dépendance des Etats-Unis aux minéraux rares venus de Chine.

La Dodge Charger Daytona SRT Concept, une "muscle car" électrique de Stellantis présentée à Pontiac, Michigan
La Dodge Charger Daytona SRT Concept, une "muscle car" électrique de Stellantis présentée à Pontiac, Michigan BILL PUGLIANO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Pour y voir clair dès maintenant, une liste des voitures ayant droit à la prime est déjà publiée. Chez Audi par exemple, la "Q5" hybride est made in USA, mais pas les "Q4 e-tron" ou l’"e-tron" qui est fabriquée à Bruxelles. Chez Porsche pareil : les futurs acheteurs des "Taycan" électriques et des plug-ins hybrides "Cayenne" ou "Panamera" perdront leur bonus.

Ce sera le cas de 70% des modèles vendus aux Etats-Unis en électriques, qu’ils soient européens, coréens ou chinois.

La Commission dénonce une discrimination

La parade, c’est bien sûr de venir assembler ses modèles électriques sur le sol américain. C’est le souhait des autorités US, et c’est ce qu’a déjà commencé à faire Volkswagen avec la production de sa "ID.4" dans le Tennessee. Hyundai fera de même en Alabama et en Géorgie.

Mais pour les Européens, c’est discriminatoire. La Commission s’insurge. Elle dénonce une mesure "discriminatoire pour les constructeurs européens". Déloyal. Le vice-président de la Commission en charge du Commerce, Valdis Dombrovskis, l’a dit jeudi à son homologue américaine Katherine Tai : "La discrimination à l’encontre des constructeurs de l’Union européenne rend beaucoup plus difficile leur contribution à l’électrification des véhicules aux États-Unis et réduit le choix des consommateurs américains lorsqu’ils souhaitent acheter des véhicules électriques".

De son côté, l’Association des constructeurs européens d’automobiles fait état de sa "déception". "Les aides à l’achat sont très importantes pour lancer un marché et faciliter l’adoption des véhicules électriques. Afin d’atteindre l’objectif de 50% des ventes de voitures zéro émissions d’ici 2030, il faut des mesures d’aides bien plus inclusives."

L’enjeu est de taille : en 2021, les États-Unis sont devenus la principale destination des véhicules européens exportés (20% des exportations totales). Le marché est rentable pour les Européens : BMW, Mercedes ou Porsche font jeu égal avec Tesla. Ensemble, les trois constructeurs allemands écoulent un million de véhicules par an et comptaient bien poursuivre sur leur lancée en investissant dans l’électrique.

Batteries européennes et protectionnisme américain

Avant cette annonce, le franco-italo-américain Stellantis prévoyait que 50% de ses ventes aux États-Unis seraient électriques en 2030. Et les constructeurs européens investissent pour se dégager de leur dépendance aux batteries chinoises. Volkswagen a lancé sa première usine de batteries à Salzgitter et une vingtaine de projets de construction d’usines de batteries sont recensés dans toute l’Europe.

La Commission européenne envisage toutes les options, y compris un recours auprès de l’Organisation mondiale du commerce. La Corée du Sud souhaite agir avec l’Europe. Ce serait l’escalade et cela pourrait créer des frictions mettant en danger le front commun face à la Russie. La priorité est donc au dialogue qui avait repris avec l’arrivée de Biden. Les pourparlers ont été lancés sur les droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium européens, et le conflit sur les subventions à Airbus et Boeing a été gelé pour cinq ans.

L’annonce des nouvelles conditions d’obtention de la prime à l’achat de véhicules électriques est une mauvaise nouvelle pour les constructeurs européens. Rien ne change pour les acheteurs en Europe. A Washington, les présidents changent mais le protectionnisme clamé par "America First" reste au cœur de la politique des Etats-Unis.

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