Chronique littérature

"La Reine des lectrices" d’Alan Bennett, une royale irrévérence mettant en scène la reine d’Angleterre découvrant la littérature

© Couverture : (c) Folio – Photo : Mike Marsland / WireImage via Getty Images

L’heure est aux hommages à la reine Elizabeth II, décédée le jeudi 8 septembre dernier. Et pour prendre le contrepied des tartines d’éloges à la marmelade qu’on étale à longueur de journaux télévisés, Sophie Creuz vous propose un petit livre à l’irrévérence salutaire, "La Reine des lectrices" d’Alan Bennett.

Alan Bennett est un auteur anglais considéré comme un "trésor national" mais qui a refusé d’être anobli, et qui, dans ce petit roman, donne à la Reine d’Angleterre l’occasion, enfin, de découvrir la vie, à travers la littérature.

Alan Bennett est un touche-à-tout, il a été scénariste de plusieurs films parmi lesquels "La folie du Roi Georges", il a écrit pour le théâtre et la BBC. Il est également l’auteur de la fameuse série de monologues "Talking Heads" paru en français chez Actes Sud sous le titre de "Moulins à paroles". Des femmes seules, qui monologuent derrière leur rideau ou dans leur salon, et qui ont été interprétée notamment par la grande Maggie Smith. C’est également la grande Maggie Smith que l’on retrouve dans le film "La dame à la camionnette", adaptation du récit d’Alan Bennett, qui relate ses propres mésaventures avec une SDF, qui s’est garée dans son allée privée pendant quinze ans.

C’est tout le talent de cet auteur pince-sans-rire, celui parler de la vie ordinaire de gens ordinaires, avec leurs soucis, leurs obsessions, leurs travers, leur langage mais éclairé par un humour, une noirceur parfois aussi, et une tendresse d’une finesse absolue.

Royale irrévérence

Dans "La Reine des lectrices", Alan Bennett met en scène Elisabeth II, et cette fois-ci, point de camionnette, mais un bus garé dans le domaine royal.

Bennett imagine qu’au sortir d’une réception barbante, la Reine promène ses chiens dans le parc. Ces derniers s’échappent du côté des cuisines, où elle ne va jamais évidemment, et où se trouve garé un bibliobus qui vient pour le personnel. Comme la Reine est bien éduquée, elle fait mine de s’intéresser et s’entretient avec le commis de cuisine Norman, un jeune gay passionné de lecture qui l’invite à entrer pour choisir un ouvrage. La Reine a probablement la bibliothèque la mieux fournie d’Angleterre mais elle ne lisait jamais paraît-il, sauf si cela portait sur les chevaux. Mais par courtoisie, elle emprunte un livre au hasard. Une histoire affreuse, d’incestes, de meurtres, de passions inavouables, écrites par une auteure homosexuelle scandaleuse, que la Reine a anoblie par ailleurs, sans rien connaître de son œuvre. Elle la lit donc, avec difficulté mais courageusement, et rapporte le livre au bibliobus, où elle retombe sur le commis de cuisine qui va l’initier à d’autres auteurs.

Et c’est une révélation. Elle ne va plus pouvoir lâcher la lecture.

On se demandait tous ce qu’elle pouvait bien trimballer dans son sac à main, eh bien c’était du Proust, du Beckett, et du Jean Genet (shocking !), au grand dam du protocole qui la voit délaisser ses obligations, oublier de changer de tenue et demander à tous, y compris au Président Sarkozy, "aimez-vous Jean Genet ?"

S’emparer de la figure royale pour la détourner

Bon nombre d’artistes britanniques se sont emparés de la figure royale, pour la détourner, avec une irrévérence qui laisse pantois. Et jamais aucune fatwa n’a été émise par Buckingham Palace pour crime de lèse-majesté. Qui sait même si toute la famille n’a pas regardé la série "The Crown" assise sur la bergère en chintz ?

Et peut-être même a-t-elle lu aussi cet autre roman qui la mettait en boîte, de l’auteur à succès Sue Towsend, "La Reine et moi". Dans ce roman-là, la monarchie est abolie suite à des élections. Privés de leur rente, les Windsor sont obligés d’aller vivre dans un logement social, où les chiens sont interdits par le règlement. Elisabeth II expérimente alors la vie de nombre de ses sujets, les fins de mois difficiles, la visite de l’assistance sociale, les mois d’attente avant un rendez-vous dans un hôpital public mais aussi l’entraide du voisinage qui, à sa mort, se cotise pour lui organiser des funérailles modestes mais dignes. Malheureusement ce livre-là n’est pas traduit en français, au contraire de "La Reine des lectrices" d’Alan Bennett. Un tout petit livre qui n’alourdira pas vos factures, et que Sophie Creuz vous invite à savourer à l’heure du thé, évidemment, que vous le preniez dans un mug à l’effigie d’Elisabeth II ou dans votre service de porcelaine orné de vos armoiries.

"La Reine des lectrices" d’Alan Bennett est paru chez Folio dans la traduction de Jean-Marie Besset.

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