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La Russie accusée de déplacer un grand nombre de civils ukrainiens vers son territoire : une manière de doper sa démographie ?

Des bus attendent les civils pour les évacuer de Marioupol le 2 mai dernier, extrait d’une vidéo du ministère russe de la Défense

© Russian Defence Ministry / AFP

01 sept. 2022 à 13:55 - mise à jour 01 sept. 2022 à 14:14Temps de lecture7 min
Par Jean-François Herbecq

La guerre en Ukraine entraîne son lot de personnes déplacées. Mais toutes n’ont pas le choix de la destination qu’elles prennent. Des civils ukrainiens ont été transférés de force vers la Russie ou vers des territoires ukrainiens sous contrôle militaire russe. En nombre important, peut-être par millions. C’est le constat dressé par l’ONG Human Rights Watch (HRW) dans un rapport publié ce jeudi.

Dès avant l'offensive russe, des voix s'étaient élevées pour mettre en garde contre de tels déplacements, comme celle du Conseil norvégien pour les réfugiés.

Des transferts forcés illégaux

On se souvient des nombreux convois d’habitants de Marioupol qui ont tenté de fuir leur ville assiégée et bombardée par les troupes russes. Des évacuations vers les zones contrôlées par l’Ukraine souvent impossibles. Des opérations régulièrement annulées en raison de l’insécurité. Des convois visés par des tirs russes, bombardés…

Privés de voie de sortie vers l’Ukraine, des résidents de Marioupol mais aussi des zones de combats autour de Kharkiv ont pris le chemin de la Fédération de Russie et de zones contrôlées par les Russes. Mais tous l’ont-ils fait librement ?

De l’enquête de terrain menée par HRW, il ressort que non.

Des civils ukrainiens ont été transférés de force par les Russes, et ils le sont encore maintenant, contrevenant ainsi aux lois de la guerre. HRW évoque le crime de guerre mais aussi un possible crime contre l’humanité. Des militaires prisonniers de guerre peuvent être emprisonnés et emmenés en territoire ennemi, mais en aucun cas les civils.

HRW précise bien que "transférer ou déplacer des civils n’est pas justifié ou légal comme étant effectué pour des motifs humanitaires, si la crise humanitaire qui déclenche le déplacement est elle-même le résultat d’une activité illégale de la part de la puissance occupante".

Un filtrage abusif et punitif

De plus ces civils ont été soumis à un "filtrage" : ils ont été interrogés sur leurs opinions politiques, fouillés, leurs téléphones inspectés et toutes leurs données aspirées, leurs empreintes digitales et photos ont été prises… Vexatoire, punitif et abusif, dit HRW. Souvent la procédure se reproduit à plusieurs endroits. Certains recevaient même des "récépissés de filtrage", une fois la procédure passée.

La question se pose ensuite de l’utilisation de cette quantité de données illégalement rassemblées hors de Russie sur des citoyens non-Russes.

En fonction de ce filtrage qui a pris parfois du temps, des heures, jusqu’à un mois, en étant retenus dans de mauvaises conditions, les civils ont été triés entre ceux qui pouvaient poursuivre librement et ceux, suspects de proximité avec l’armée ukrainienne ou des organisations nationalistes qui ont été internés.

Certains d’entre eux, auraient été victimes de disparition forcée, selon les membres de leurs familles. Pour HRW, "il y a de sérieux motifs de craindre que ces individus risquent de subir de graves préjudices, notamment des tortures ou d’autres mauvais traitements, et que leur vie soit en danger, en particulier ceux qui ont fait l’objet de disparitions forcées".

Pas d’autre choix

Comment ces transferts se sont-ils passés ? Des bus gratuits mis à la disposition de civils n’ayant qu’une envie : fuir les combats. Mais la destination des bus n’était pas toujours claire. Ils ont été "ramassés". Et surtout ce discours des autorités russes : "Il n’y a pas d’autre choix". Des ordres donnés par les militaires russes aux civils.

 

Des minibus attendent les civils pour les évacuer de Marioupol le 2 mai dernier, extrait d’une vidéo du ministère russe de la Défense
Des minibus attendent les civils pour les évacuer de Marioupol le 2 mai dernier, extrait d’une vidéo du ministère russe de la Défense Russian Defence Ministry / AFP

Une femme de Marioupol, transférée en Russie raconte : "Bien sûr, nous aurions saisi l’occasion d’aller en Ukraine si nous avions pu, c’est certain. Mais nous n’avons pas eu le choix, pas de possibilité d’y aller."

Si l’armée ukrainienne vient, elle vous puniraVous serez exécuté

Un homme de 70 ans de Ruska Lozova explique comment les forces russes ont tenté de le convaincre d’abandonner sa maison : "Vous avez vécu sous notre contrôle, donc si l’armée ukrainienne vient, elle vous punira", lui ont-ils dit. "Vous serez exécuté. " Il n’a pas cédé, mais des centaines de familles du village, dont son voisin, sont parties pour la Russie.

Coincés sans argent et sans passeport

Ces déplacés ont été envoyés un peu partout dans le pays, par train, dans des régions du centre du pays ou vers l'Extrême-Orient russe. Leur liberté de mouvement n'était pas à proprement parler entravée, mais le fait de se retrouver dans un pays étranger, sans argent, sans accès à l'information, dans l'ignorance des procédures, privés de téléphone portable, et parfois de passeport, revient à ce que ces gens se retrouvent pratiquement coincés, explique Rachel Denver, directrice adjointe de HRW pour l'Europe et l'Asie.

En Russie, même pression, parfois pour faire témoigner de crimes de guerre qu'ils auraient vus ou dont ils auraient été victimes de la part des Ukrainiens.

Certains se sont tout de même rendus de leur plein gré en Russie, notamment des hommes cherchant à éviter les restrictions de déplacement imposées par la loi martiale ukrainienne, qui n’autorise pas les hommes valides âgés de 18 à 60 ans à quitter le pays. Avec l’idée de transiter par la Russie pour ensuite en sortir direction l’Union européenne ou ailleurs via l’Estonie, la Lettonie ou la Géorgie. Mais certains ont eu du mal à quitter la Russie : leurs documents n’étaient pas en règle ou ils les avaient laissés en Ukraine en fuyant les violences.

D’autres qui avaient les moyens de partir de façon autonome, qui possédaient un véhicule, ont pu gagner le territoire sous contrôle ukrainien, parfois après avoir accompli la procédure de filtrage, parfois sans subir cette procédure.

Ces réfugiés ukrainiens ont pu se rendre à Zaporijjia en zone contrôlée par l’Ukraine
Ces réfugiés ukrainiens ont pu se rendre à Zaporijjia en zone contrôlée par l’Ukraine BULENT KILIC / AFP

HRW formule toute une série de recommandations pour mettre fin aux déplacements illégaux forcés, individuels ou collectifs de population. Des recommandations qui s’adressent en particulier à la Russie qui doit cesser les pressions sur les civils et faciliter leur retour en Ukraine.

Les autorités russes doivent aussi arrêter leur collecte de données biométriques et s’il s’avère qu’elles sont légales, limiter la durée de leur conservation. HRW appelle aussi les autorités internationales (le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, l’Organisation internationale pour les migrations, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et le Comité international de la Croix-Rouge) à surveiller les centres de placement temporaire en Russie et les autres pays à accueillir les citoyens ukrainiens en fuite, même ceux ne possédant pas de passeport.

Un plan pour répondre à la crise démographique en Russie ?

HRW a interviewé une centaine de témoins: 18 personnes qui sont effectivement allées en Russie, dont 10 ont eu droit au "filtrage", 8 autres qui ont été ainsi "filtrées" mais ont pu se rendre en Ukraine, d’autres qui ont pu gagner le territoire ukrainien sans être interrogées, plus des habitants de Marioupol et Kharkiv, dont les familles ont été transférées en Russie, ainsi que des avocats et activistes en Russie et en Europe.

La question du nombre de personnes ainsi déplacées reste entourée de flou. HRW n'a pas d'indications fiables à ce sujet. Mais il s'agit d'un nombre important de déplacements forcés.

Le 20 juin, Iryna Vereshchuk, vice-Première ministre ukrainienne estimait à 1,2 million d’Ukrainiens emmenés de force en Russie, parmi lesquels 240 000 enfants. Fin juillet, l’agence de presse russe TASS parlait de plus de 2,8 millions d’Ukrainiens entrés en Russie en provenance d’Ukraine, dont 448 000 enfants précisant qu’environ la moitié de ces citoyens ukrainiens étaient titulaires de passeports de la "République populaire de Louhansk" autoproclamée, une zone contrôlée par des groupes armés affiliés à la Russie et actuellement occupée par la Russie. Et à la mi-août, des médias russes ont même indiqué que plus de 3,4 millions d’Ukrainiens, dont 555 000 enfants, étaient entrés dans la Fédération de Russie en provenance d’Ukraine.

Des millions de civils ukrainiens donc, transportés illégalement de force en Russie, un chiffre complètement impossible à vérifier, mais tellement énorme qu’il pose question. Pourquoi la Russie agit-elle de la sorte ?

HRW se borne à poser les constatations, mais si l’on cherche dans le passé récent, on trouve le même genre d'absorption de populations. Après l’annexion de la Crimée en 2014, l’intégration à la Fédération de Russie d’une importante population russophone (2,3 millions) a été bien accueillie. Car la Russie de Poutine lutte contre un déclin démographique avéré depuis la chute de l’Union soviétique.

Un immense souci depuis 30 ans

1992 est l’année du tournant pour la Russie : un grand pays développé voit son taux de mortalité excéder celui de natalité. Les prévisions sont sombres : de 146 millions aujourd’hui, la Russie pourrait stagner entre 130 et 140 millions d’habitants à l’horizon 2050. Surmortalité masculine due à l’alcoolisme, natalité en berne, émigration et finalement dévastation due au Covid (près d’un million de morts, selon certaines estimations)…

Et de plus, la part de Russes diminue, de 81,5% de la population en 1989 à 77,7% aujourd’hui. Malgré une politique nataliste axée sur des incitants financiers, les populations russophones ou plus globalement slaves, chrétiennes en majorité, voient leurs poids relatifs diminuer face à des taux de natalité plus élevés des populations musulmanes, vivant en Russie ou immigrées des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. Un rebond s’observe depuis 2010 mais pas suffisant.

Cela contrecarre les projets de Vladimir Poutine qui mise sur la croissance démographique de son pays pour lui redonner sa grandeur.

Une motivation non prouvée, mais des déplacements illégaux

Dès lors, les injections de populations russophones sont les bienvenues, et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la distribution de passeports aux Ossètes du sud, aux Abkhaziens et aux Transnistriens, plus les annexions de la Crimée et un jour peut-être du Donbass.

Et donc sans doute, ces derniers transferts forcés de populations civiles ukrainiennes sont-ils à comprendre ainsi, une conclusion que HRW ne peut absolument pas tirer sur base de ses recherches. "Il faut se poser cette question, mais je laisse la réponse aux historiens et aux politologues. Ce qui est sûr, c'est que ces déplacements forcés, quelle que soit leur motivation, sont illégaux", conclut Rachel Denber.

Cette semaine, les médias russes relataient aussi les discussions en cours à Moscou sur des parcours d’insertion. Des nouvelles structures sont mises en place pour intégrer ces populations récemment arrivées en Russie. L’approche semble clairement axée sur l’éducation aux valeurs russes, la langue et l’histoire russes.

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