Guerre en Ukraine

La Russie remplit ses caisses grâce à la hausse du pétrole et du gaz : l’économie russe profite-t-elle de la guerre ?

Dans le centre de Moscou, une échoppe vend des T-shirt portant le sigle Z de soutien à l’offensive russe en Ukraine.

© Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

06 sept. 2022 à 16:12 - mise à jour 07 sept. 2022 à 04:13Temps de lecture5 min
Par Daniel Fontaine

Les sanctions qui devaient mettre à genoux l’économie russe ne servent-elles à rien ? En six mois de guerre menée en Ukraine, la Russie a encaissé 158 milliards d’euros en exportant des énergies fossiles dont les cours ont flambé.

L’économie du pays ne s’est pas écroulée et, à Moscou, on vit presque normalement. Pourtant, tout le système de production russe est fragilisé par les sanctions occidentales. Elles mettent du temps à produire leurs effets, mais les mois et les années à venir s’annoncent difficiles pour l’industrie russe.

Des revenus en hausse

Un centre de recherche finlandais, le Crea, a calculé que la Russie a vendu en six mois pour 158 milliards d’euros d’énergies fossiles, pétrole, gaz et charbon. Les volumes exportés ont diminué, mais l’explosion des prix a largement compensé ce recul: les revenus actuels sont supérieurs à ceux des années précédentes.

Le premier importateur d’énergie est resté durant cette période l’Union européenne, suivie par la Chine et la Turquie. Ces importations européennes ont aidé à "financer des crimes de guerre en Ukraine", commente le Crea.

Embargo progressif sur le pétrole

L’Union européenne a pourtant mis fin à ses achats de charbon. Un embargo partiel sur le pétrole russe entre progressivement en vigueur d’ici la fin de l’année. Le gaz n’est en revanche pas directement visé par les sanctions, mais l’Union européenne s’est fixé pour objectif d’en diminuer sa consommation, et en particulier sa dépendance au gaz russe. Moscou a lui-même accéléré le mouvement en diminuant unilatéralement ses livraisons aux pays européens.

La Russie voit donc ses ventes d’hydrocarbures à son premier client diminuer drastiquement. Elle a cherché et réussi dans une certaine mesure à trouver de nouveaux débouchés, principalement pour le pétrole, en Chine ou en Inde. Mais les nouveaux clients profitent de la situation, et achètent ce pétrole au rabais. Les revenus des hydrocarbures devraient baisser à l’avenir.

De plus, les pays du G7 veulent mettre en place un plafonnement du prix du pétrole russe, pour empêcher le Kremlin de profiter de l’aubaine de l’envolée des prix. Ce mécanisme inédit pourrait encore prendre des mois avant d’être appliqué.

Situation profondément déséquilibrée

Ces ventes d’hydrocarbures ont pu aider le Kremlin dans les premiers mois de son effort de guerre. Mais le pays se trouve dans une situation profondément déséquilibrée par les sanctions : les exportations rapportent, mais les devises engrangées ne permettent plus d’acheter les produits dont le pays a désespérément besoin.

Ce déséquilibre se reflète aussi dans la valeur du rouble russe qui continue de monter au point d’inquiéter les autorités monétaires du pays. Elles prévoient désormais d’acheter des milliards de yuans chinois et d’autres devises pour ralentir cette hausse.

Les entreprises occidentales sont parties

Les sanctions ont coupé le pays des produits et des technologies occidentales qu’il est incapable de produire lui-même. Plus de 1200 entreprises étrangères ont arrêté leurs activités. Certaines enseignes, comme McDonald’s ou Starbucks, ont été remplacées par un ersatz local. Mais le procédé ne fonctionne pas pour des entreprises qui proposaient des produits technologiques avancés.

La première frappée fut l’industrie automobile qui s’est effondrée. Les modèles encore construits en Russie sont dépourvus de systèmes électroniques de sécurité, comme l’ABS ou les airbags, désormais introuvables en Russie.

Obus nord-coréens et drones iraniens

Même le complexe militaro-industriel ne peut plus cacher aujourd’hui son impuissance à assumer sur la durée l’effort de guerre sans livraisons occidentales. L’armée russe va à présent se fournir en munitions et en obus en Corée du Nord, selon les services de renseignements américains cités par le New York Times. De même, elle achète désormais des drones militaires à l’Iran. Mais les premiers appareils livrés par Téhéran étaient défectueux, selon le ministère américain de la Défense.

Si l’industrie militaire russe ne parvient plus à assurer la production de ces équipements, c’est que l’ensemble du tissu industriel russe est en train de se déliter. Le secteur aérien, par exemple, a commencé à cannibaliser certains appareils en bon état pour en récupérer les pièces impossibles à acquérir et assurer la maintenance d’autres avions.

Le rapport confidentiel sur les prévisions

Les officiels minimisent ces difficultés et vantent la capacité du pays à résister aux sanctions occidentales. Très peu de statistiques économiques fiables sont publiées. Il est officiellement question d’une récession limitée à -3% en 2022 (contre une prévision de +3% avant le début de la guerre).

Cette récession de 3% est le scénario le plus optimiste. L’agence Bloomberg a mis la main sur un document interne des autorités russes. Le rapport confidentiel a été rédigé par des experts à la demande du Kremlin.

Récession économique : le scénario du pire

Le meilleur scénario par la Russie est un scénario volontariste : l’Etat parviendrait à limiter la chute à 3,8% en 2023 et à 1,3 en 2024, avant de renouer avec la croissance. Mais le scénario le plus pessimiste ("stress") annonce un possible recul de plus de 11% pendant deux ans, suivi d’une lente remontée. L’économie russe ne reviendrait à son niveau d’avant-guerre qu’à la fin de la décennie, dans le meilleur des cas.

L’agence Bloomberg publie ce graphique reprenant les trois scénarios de prévision de l’impact des sanctions sur la croissance de l’économie russe : stress (noir), inertiel (rose), cible (bleu).
L’agence Bloomberg publie ce graphique reprenant les trois scénarios de prévision de l’impact des sanctions sur la croissance de l’économie russe : stress (noir), inertiel (rose), cible (bleu). © D.R.

"Le principal risque à court terme est la suspension de la production provoquée par le manque de matières premières et de composants importés", souligne le rapport cité par Bloomberg. A plus long terme, l’impossibilité de réparer des équipements importés pourrait brider la croissance de manière prolongée.

 

Des secteurs sous tension

Le rapport souligne que tous les moyens de transport sont affectés par les sanctions. Il pointe la fuite des cerveaux : quelque 200.000 informaticiens auront quitté le pays d’ici 2025. Les pertes subies par la diminution des exportations d’hydrocarbures à l’Europe ne pourront pas être compensées par les nouveaux marchés.

Pour la population, "les effets des sanctions sont bien perceptibles, malgré l’énorme airbag économique déployé par le pouvoir russe", écrit sur Twitter la spécialiste Anna Collin-Lebedev. Le Kremlin avait annoncé dans les premières semaines de la guerre une augmentation des allocations sociales et des retraites face à la montée de l’inflation. "Cependant, les sanctions ne sont pas pour les Russes les conséquences de l’invasion de l’Ukraine, mais le résultat d’une hostilité anti-russe profonde des USA."

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Cette inversion des causes et des conséquences constitue la base du discours officiel russe à l’égard de sa population : Moscou se présente comme la victime de l’hostilité occidentale, et non comme l’agresseur de son voisin. Les difficultés seraient le prix à payer pour assurer à la Russie la place qu’elle mérite dans le monde.

Vers l’extérieur, la Russie fait valoir la résilience de son économie et de sa population. Les sanctions feraient plus souffrir les populations européennes que russes. Un discours en trompe-l’œil complaisamment relayé en Europe par des voix proches du Kremlin, à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche.

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