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Patrimoine

La tracéologie : quand les pierres de la Préhistoire nous livrent les secrets des Néandertaliens

TracéoLab

Veerle Rots, archéologue à l’ULiège, a récemment reçu le Prix Francqui 2022 en Sciences Humaines pour ses recherches sans précédent sur les outils en pierre du Paléolithique. Elle est à la tête du TracéoLab, un laboratoire de renommée mondiale spécialisée dans un domaine bien particulier : la tracéologie.

Veerle Rots était l'invitée de Déclic

L'invitée

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Imaginez-vous dans "Les Experts", mais à la Préhistoire. Pas de meurtres sordides à résoudre, mais plutôt des gestes du quotidien de nos ancêtres du Paléolithique à identifier. Comment les Homo neanderthalensis et les Homo sapiens utilisaient des armes et des outils pour chasser, tailler, graver, couper ? C’est à ces questions que tentent de répondre Veerle Rots et son équipe, en analysant les détails microscopiques laissés sur les outils en pierre.

La tracéologie, c’est donc cela. L’identification et l’analyse de ces traces laissées lorsque les pierres sont entrées en contact avec d’autres matières. Lorsqu’un homme ou une femme de Néandertal frottait deux silex pour en faire un outil, lorsqu’une pointe de flèche ou de lance pénétrait le corps d’un animal, lorsque des peaux étaient nettoyées avec des pierres taillées, toutes ces actions ont laissé des traces sur les objets utilisés pour les réaliser.

Analyser les cassures, les fissures, les marques, les résidus et restes de colle sur les armes de chasse préhistoriques est une partie du travail effectué par Veerle Rots et son équipe.
Analyser les cassures, les fissures, les marques, les résidus et restes de colle sur les armes de chasse préhistoriques est une partie du travail effectué par Veerle Rots et son équipe. © TracéoLab

La tracéologie, c’est un peu de la balistique pour objets préhistoriques. Alors que "Les Experts" tentent de déterminer quelle balle de fusil correspond à quelle douille en analysant les traces similaires, les experts en tracéologie font presque pareil, mais sur du silex taillé vieux de 100.000 à 300.000 ans.

Le labo liégeois est devenu l’un des plus important au monde (il n’en existe d’ailleurs pas beaucoup), car il est bien équipé, et parce qu’il a révolutionné certaines méthodes d’analyse, notamment pour combiner l’étude des traces de friction et celle des résidus de matières. Mais aussi, parce qu'il dispose d’une base de données de référence de 6000 pièces, qui ne cesse de s’étoffer avec les nouvelles fouilles.

Ce référentiel détermine quelle trace a été laissée sur quel objet en telle matière pour telle activité. Les archéologues peuvent par exemple identifier les traces laissées sur une pointe de flèches par les silex qui ont servi à la tailler, mais aussi les résidus de colles qui ont servi à l’emmancher sur un morceau de bois (un domaine dans lequel le laboratoire est d’ailleurs pionnier), et les traces laissés par son usage à la chasse.

Des tests grandeur nature

Pour identifier quelle trace correspond à quelle activité sur des objets vieux de 300 millénaires, il n’y a pas de secret, il faut faire des reconstitutions expérimentales. Des copies conformes des objets sont réalisées, et les gestes de nos ancêtres sont minutieusement reproduits. Les scientifiques deviennent des chasseurs de cervidés ou des tailleurs de silex des temps modernes. Mais pas d’inquiétude, les animaux "chassés" au TracéoLab sont des faux, faits de peau et d’os d’animaux déjà morts, et de gel balistique translucide, le même qui et utilisé par l’armée pour tester les fusils et munitions.

Les gestes sont reproduits sur terrain
Le gel balistique translucide permet de comprendre comment le projectile atteint l’animal
Tanner la peau, un geste également reproduit pour étudier les traces laissées par la manœuvre
La taille de silex reproduite en laboratoire

Liège est d’ailleurs à la pointe de l’identification des projectiles et des cassures et traces spécifiques laissées par l’impact avec la cible animale. Tout est étudié, de la trajectoire des lances ou des flèches à la manière dans les projectiles se plantent dans les cibles. Les résultats obtenus sont ensuite comparés avec les traces sur les fragments préhistoriques. On peut maintenant savoir non seulement quel projectile a été lancé, mais aussi de quelle manière. Veerle Rots explique :

On a essayé de tracer les trajectoires des projectiles pour bien comprendre comment ils arrivent dans les cibles, parce que ce sont tout des éléments qui vont influencer les traces sur les outils en pierre.

TraceoLab

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Derrière tout cela, c’est l’histoire de l’évolution humaine qui est étudiée. On comprend mieux à partir de quel moment nos ancêtres ont été capables de fabriquer des outils plus complexes, de les emmancher, de planifier leur utilisation et de les préparer.

Non content d’apporter des indications importantes sur le niveau de développement technologique des hominidés de l’époque, la tracéologie peut fournir une quantité d’informations. Elle permet, par exemple, d’identifier quel lieu était dédié à quelle activité. Où travaillait-on les peaux, où taillait-on les projectiles, etc. On peut ainsi savoir si le site est un relais de chasse, un site d’habitat ou d’un site de production.

L’un des sites de fouille analysé par les archéologues de l’ULiège
L’un des sites de fouille analysé par les archéologues de l’ULiège © TracéoLab

Notons que la tracéologie ne concerne pas seulement le domaine de la chasse, mais peut aussi s’appliquer à des objets artistiques comme les fameuses Vénus taillées. Elle ne s’intéresse donc pas uniquement à la pierre. On peut aussi analyser d’autres matières, plus rares car moins pérennes, comme l’ivoire, l’os, voire le bois dans les rares cas où il est conservé. On peut même appliquer les techniques sur du métal pour des périodes bien plus tardives. Mais cela, le laboratoire de Liège ne le fait pas, car son but principal reste la compréhension du Paléolithique

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Repenser "l’Homme de Néandertal"

Toutes ces recherches se font dans un cadre plus général : la comparaison des Néandertaliens avec ;es Homo sapiens. Pour Veerle Rots, il s’agit d’essayer de comprendre les différences. Pour ce faire, il a fallu travailler sur des sites en Europe, là où les Néandertaliens se sont implantés il y a entre 250.000 et 40.000 ans, et des sites en Afrique ou en Australie, où étaient présents les Homo sapiens à la même période.

Repenser "l'Homme de Néandertal" tel qu'on se le représente faussement

Les Néandertaliens ont souvent été présentés comme moins "évolués" que les Homo sapiens, incapables d'utiliser des technologies de base, de chasser avec des armes. Les études de l’équipe liégeoise ont contribué à démontrer que ces croyances sont fausses. Les hommes et femmes de Néandertal étaient bien capables d’utiliser des outils de chasses perfectionnés. Il s'agit de démontrer que, contrairement à ce que l'on pense souvent, les Néandertaliens ont également connus une évolution complexe, parallèle à celle des Homos sapiens, sur la longue période où ils et elles ont foulé notre Terre. 

C'est donc à un changement de mentalités dans le domaine de l'archéologie préhistorique que participe le TracéoLab. Dans la même idée, les scientifiques démontrent aujourd'hui la place des femmes dans les sociétés préhistoriques, ou atténuent les différences physiques ou intellectuelles entre "Homme moderne" et "Homme de Néandertal". Une mouvance qui tend donc, depuis plusieurs années, à déconstruire les préjugés infondés qui entourent les humains de la Préhistoire que nous pensons bien connaitre, et qui ont pourtant encore tant à nous apprendre. 

Veerle Rots dans Week-end Première

Week-end Première

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