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L’accord Ukraine-Russie sur les céréales : "On évite un phénomène de panique", selon Olivier De Schutter

Entre 20 et 25 millions de tonnes de céréales vont pouvoir quitter l’Ukraine via la mer Noire.

Après d’âpres négociations, l’Ukraine et la Russie ont signé ce 22 juillet un accord sur les exportations des céréales ukrainiennes en mer Noire. Si chaque partie tient ses engagements, entre 20 et 25 millions de tonnes de céréales qui étaient bloquées dans des silos depuis le début de la guerre vont pouvoir sortir d’Ukraine. De son côté, la Russie a obtenu que les sanctions occidentales n’affectent, ni directement ni indirectement, ses exportations de produits agricoles et d’engrais. Mais cet accord suffira-t-il à lever la menace d’une grave crise alimentaire mondiale ?

Après d’âpres négociations, la Russie et l’Ukraine ont trouvé un accord sur les céréales sous l’égide de la Turquie et de l’ONU.
Après d’âpres négociations, la Russie et l’Ukraine ont trouvé un accord sur les céréales sous l’égide de la Turquie et de l’ONU. Photo by OZAN KOSE / AFP

Le grenier du monde

" Avec l’invasion russe, nous sommes maintenant confrontés au risque d’une famine et d’une famine imminentes dans davantage d’endroits dans le monde " Cet avertissement avait été lancé le 18 mars dernier par Michael Fakhri, l’actuel Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation. C’est que la guerre en Ukraine a considérablement déstabilisé le marché alimentaire mondial. Et pour cause, la Russie et l’Ukraine sont deux grands exportateurs de céréales et de graines. Par exemple, grâce à leurs productions de graines de tournesol, les deux pays sont les principaux exportateurs d’huile de tournesol et accaparent ensemble 72% du marché mondial. Seule, l’Ukraine est le 3e plus grand exportateur d’orge et de maïs, le 5e de blé.

L’impact du blocus russe en mer Noire

Avec le blocus maritime imposé par la Russie dans les ports de la mer Noire, l’Ukraine ne peut pratiquement plus exporter ses produits agricoles. Une mauvaise nouvelle pour la quarantaine de pays qui exportent du blé ukrainien.

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Une très mauvaise nouvelle pour ceux qui achètent plus de la moitié de leur blé à Kiev comme l’Ethiopie, la Tunisie, le Yémen, la Libye, le Liban, la Somalie ou l’Erythrée. Le coup est d’autant plus lourd que ces pays sont généralement pauvres et que leurs populations ont du mal à faire face à la hausse des prix accentuée par la crise ukrainienne. Avant la guerre en Ukraine, les Nations Unies estimaient que 276 millions de personnes étaient confrontées à une insécurité alimentaire grave dans le monde. Depuis, ce chiffre serait de 345 millions, à en croire David Beasley, le directeur exécutif du Programme alimentaire mondial.

On est dans un nombre important de pays dans des situations extrêmement tendues au niveau de la sécurité alimentaire

nous confirme Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme. " C’est lié à la combinaison toxique de trois facteurs : des sécheresses qui ont été très importantes en Afrique du Nord, en Inde, au Pakistan, des inondations au Sud-Soudan, donc des phénomènes météorologiques extrêmes ; des conflits qui ont amené parfois des déplacements de population et donc l’impossibilité pour les agriculteurs de semer et de récolter ce qu’ils ont semé ; et, enfin, la hausse des prix qui affectent des populations nombreuses dans les pays en développement qui ne sont pas protégés par la protection sociale et qui consacrent une part importante de leur budget à l’achat de denrées alimentaires. Donc, on avait une menace de famine. Et pour une partie de ces personnes menacées de famine, cet accord est une très importante nouvelle. Ça va baisser la facture alimentaire des pays importateurs, permettant à des gouvernements de venir au secours aux populations dans de bien meilleures conditions. "

Et l’Europe ?

Rien d’aussi dramatique en Europe où la sécurité alimentaire n’est pas menacée. Mais la crise ukrainienne n’est pas sans conséquences. L’Union européenne a instauré des dérogations à la PAC, la politique agricole commune, pour permettre aux agriculteurs d’augmenter leurs productions et ainsi combler le manque de céréales ukrainiennes.

La sécheresse qui frappe l’Europe menace le rendement des productions céréalières.
La sécheresse qui frappe l’Europe menace le rendement des productions céréalières. RTBF

Mais cette stratégie est mise à mal par la canicule qui frappe le continent. Ce 18 juillet, le Centre commun de recherche de la Commission européenne a publié un rapport qui annonce des mois difficiles à cause de la sécheresse. L’approvisionnement en eau est compromis dans près de la moitié du territoire de l’Union européenne. Sont concernés notamment la France, l’Italie, la Grèce, la Roumanie, la Hongrie. Le faible taux d’humidité des sols va réduire le rendement des cultures. Grâce aux dérogations à la PAC, l’Espagne espérait produire 20 millions de tonnes de céréales cette année. A cause de la sécheresse, la production ne devrait pas dépasser les 18 millions de tonnes.

L’accord Ukraine-Russie, la solution ?

En attendant, l’accord signé en Turquie ce 22 juillet est salué par Olivier De Schutter. Bien évidemment parce que les exportations de céréales ukrainiennes vont pouvoir reprendre. Mais pas seulement. " Les silos de la mer Noire qui approvisionnaient les ports ukrainiens vont pouvoir être libérés. Or aujourd’hui on est en période de récolte de blé en Ukraine et on sera en récolte de maïs le mois prochain. Ces silos étaient pleins et à cause de ça, les nouvelles récoltes menaçaient de ne pas pouvoir être stockées et donc d’être perdues. En d’autres mots, une partie substantielle de la production de blé et de maïs d’Ukraine pour la saison 2022 est sauvée grâce à cet accord qui libère des espaces de stockage. "

Olivier de Schutter souligne que l’accord d’Istanbul va aussi faciliter l’exportation par la Russie de céréales et d’engrais fertilisants.
Olivier de Schutter souligne que l’accord d’Istanbul va aussi faciliter l’exportation par la Russie de céréales et d’engrais fertilisants. Photo by ALBERTO PIZZOLI / AFP

Et ce n’est pas tout, selon le rapporteur spécial des Nations Unies. " Cet accord va faciliter l’exportation de blé et d’engrais fertilisants depuis la Russie. C’est en effet une condition que la Russie a attaché à son adhésion à l’accord. Et c’est significatif parce qu’à l’échelle mondiale, la Russie c’est quand même 100 millions de tonnes de blé sur les 770 millions de tonnes de production annuelle de blé à l’échelle mondiale. "

La fin probable de la bulle spéculative

Olivier De Schutter se veut clairement optimiste. L’accord conclu à Istanbul devrait ramener le calme sur le marché alimentaire mondial. " La hausse des prix déclenchée depuis le début de l’année 2021, donc bien avant le conflit en Ukraine, est attribuable notamment à l’évolution des marchés de l’énergie. Comme on exige beaucoup d’énergie dans la production d’engrais fertilisants, pour la production agricole, le transport des matières premières agricoles, la transformation des produits agricoles en denrées alimentaires, lorsque les prix de l’énergie augmentent, immédiatement ça se répercute sur les coûts de production et sur les coûts des denrées alimentaires. Et on restera avec des prix hauts dans les mois qui viennent. Mais ce qu’on évite, c’est un phénomène de panique, à la fois dans le chef des gouvernements qui, de plus en plus nombreux, imposaient des restrictions aux exportations, et de panique aussi dans le chef des opérateurs privés qui retardaient les ventes, qui stockaient en spéculant sur la hausse continue des prix des produits alimentaires et cette bulle spéculative va probablement se dégonfler à la suite de l’annonce de cet accord. "

Gare toutefois à l’excès d’optimisme. Russes comme Ukrainiens devront respecter leurs engagements. Il faudra plusieurs semaines avant que les exportations de céréales ukrainiennes ne reprennent.

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