Belgique

Laïcité : le Collectif des Professeurs de la HE Francisco Ferrer inquiet de l’absence de régulation de la tenue des étudiants

© Getty Images

Au cœur de la rentrée dans les hautes écoles, le Collectif des Professeurs de la Haute Ecole Francisco Ferrer à Bruxelles s’inquiète de l’absence d’un règlement d’ordre intérieur concernant la tenue des étudiants. La décision d’un juge bruxellois en décembre dernier a ouvert la boîte de Pandore.

Que ce soit pour porter une tenue islamique rigoureuse ou un ensemble jogging – casquette – baskets, les étudiants réclament une liberté totale, sans contrainte. L’échevine de l’Instruction de la Ville de Bruxelles, Faouzia Hariche, reste en retrait.

Des tenues islamiques

En 2017, deux étudiantes de la Haute Ecole Francisco Ferrer ont déposé plainte avec Unia contre la Ville de Bruxelles pour discrimination. Deux articles du Règlement d’Ordre Intérieur de la haute Ecole Francisco Ferrer interdisaient tout signe religieux, politique, philosophique, ainsi que les couvre-chefs. Un juge leur donne raison le 24 novembre 2021 et annule les deux articles du règlement intérieur. Du jour au lendemain, la majorité des étudiantes musulmanes arrivent voilées, certaines avec la tenue islamique complète.

"On était alors en pleine pandémie du Covid-19, se souvient Florence Pendeville, professeure d’économie, initiatrice du Collectif. Je me suis retrouvée face à une étudiante couverte de la tête aux pieds, avec un masque. Je ne l’ai pas reconnue, je ne savais qui elle était, et ça m’a mise mal à l’aise pendant tout le cours."

La Ville de Bruxelles a décidé de ne pas faire appel du jugement, mais plusieurs professeurs, inquiets de l’immixtion de plus en plus prégnante du religieux dans l’école, décident de créer un Collectif et de faire appel, avec l’aide du Centre d’Action Laïque.

Une tenue décente

Au fil des mois, le malaise grandit. La suppression des deux articles du règlement intérieur a des effets inattendus. La plupart des étudiantes musulmanes arrivent avec des tenues de plus en plus couvrantes et les garçons s’émancipent de toute tenue estimée décente. Ils viennent en jogging, une casquette vissée sur le crâne, à l’endroit ou à l’envers.

"Le règlement, établi depuis des années, n’était pas dirigé contre quelqu’un ou quelque chose, réagit Roland Bourgeois, professeur de sciences et autre membre du Collectif. C’était prévu pour avoir une certaine décence dans l’habillement. On demande aux professeurs une tenue correcte, et c’est logique, on ne voit pas un professeur arriver en short et en sandales."

Les étudiants, eux, revendiquent une liberté totale. "Ils font preuve entre eux d’une très grande tolérance, mais la tolérance doit avoir des limites, estime Roland Bourgeois, les règles existent pour que tout le monde puisse vivre ensemble".

Pour une neutralité active

Les deux collègues représentent aujourd’hui une septantaine de professeurs actuels et retraités, de différentes disciplines, de Francisco Ferrer et de la Haute Ecole Libre Ilya Prigogine de Bruxelles (HELB). A la fin de l’année scolaire 2021-2022, ils ont publié une carte blanche dans la Libre Belgique. L’enseignement de la Ville de Bruxelles est fondé sur la neutralité, le vivre ensemble, l’esprit des Lumières. "Ces valeurs rejettent justement toutes les discriminations, rappelle Florence Pendeville. Nous plaidons pour une neutralité active".

"La façon dont on sacralise le voile me met mal à l’aise, confie Roland Bourgeois. La science, c’est l’ouverture de l’esprit, la critique raisonnée. Le fait de se couvrir montre que l’on respecte un dogme, sans rien remettre en question. Cela me pose un problème en tant que professeur de sciences".

"En élargissant les droits des étudiants, on prend le risque de compliquer le travail des enseignants, tant sur le plan disciplinaire que sur le plan éducatif, explique Florence Pendeville. Les étudiants ne comprennent pas pourquoi on leur fait une remarque sur leur tenue, mais nous sommes là pour les préparer au monde du travail. Quelle entreprise va embaucher quelqu’un qui ne connaît pas ou refuse les codes ?"

Suite au tribunal

La majorité politique à la Ville de Bruxelles (PS-Ecolo) a choisi de faire profil bas. L’échevine de l’Instruction publique, Faouzia Hariche (PS) estime qu' "un jugement a été rendu, nous le respectons et les deux articles du règlement ont été suspendus". Point final. Mais les enseignants du Collectif, eux, se sentent lâchés par leur pouvoir organisateur.

Après la publication de leur carte blanche, le 30 juin dernier, des intimidations et même des menaces ont fleuri sur les réseaux sociaux. "Beaucoup de collègues ont peur de s’exprimer", reconnaît Florence Pendeville. Mais l’inquiétude des membres du Collectif, de voir leurs convictions profondes d’enseignant remises en question et être menacées, est pour eux plus forte que la peur.

Plusieurs d’entre eux témoigneront devant le tribunal lors de l’audience en appel, les 5 et 14 octobre prochains.

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous