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Santé & Bien-être

L’alcool, un "lubrifiant social" dont la consommation excessive doit être abordée comme une maladie

L’alcool, un "lubrifiant social" dont la consommation excessive doit être abordée comme une maladie. Photo d'illustration
19 janv. 2022 à 11:10Temps de lecture7 min
Par Africa Gordillo, sur base d'une séquence de François Heureux

Thomas Orban est médecin généraliste, spécialisé dans les dépendances à l’alcool. Il vient de publier avec Vincent Liévin "Alcool, ce qu’on ne vous a jamais dit". Un livre publié à dix jours de la tournée minérale. C’est le 1er février en effet que certains se lanceront dans un mois sans alcool.

Thomas Orban répondait aux questions de François Heureux ce mercredi dans Matin Première.

L’alcool a des bons côtés ?
Excellents, en fait. Je commence toujours par ça quand j’en discute avec les patients, c’est ce que ça leur apporte de positif. Je ne connais personne qui boit de l’alcool juste pour se faire du tort. C’est ce que je leur dis toujours. Donc, effectivement, il faut partir des bons côtés. C’est un lubrifiant social, c’est un psychotrope qui fonctionne en nous désinhibant un peu, c’est un euphorisant. Le message est évidemment que c’est un produit ubiquitaire, donc sachez l’utiliser.

On dit parfois que boire un verre de vin rouge une fois par jour est bon pour la santé. L’alcool peut être bénéfique pour la santé ?
Non, l’alcool est un produit toxique pour l’organisme dès les premières gouttes. Il n’y a pas de dose qui ne soit pas toxique. D’ailleurs, on parle d’un usage à moindre risque, on ne parle pas d’un usage sans risque. Ça n’existe pas. L’alcool est à risque de toute façon. Bon pour la santé, c’est une assertion qui est fausse. C’est parti sur les études qui semblaient montrer un bénéfice pour le cœur, mais c’est oublier qu’on n’est pas juste un cœur, on a aussi un cerveau et on a aussi tout un corps à côté. Donc non, ce n’est pas correct, l’alcool n’est pas bon pour la santé.

Votre livre s’intitule Alcool, ce qu’on ne vous a jamais dit. Qu’est-ce qu’on ne nous a jamais dit sur l’alcool ? On ne sait pas tout sur ce produit qu’on consomme au quotidien ici, en Europe occidentale ?
Absolument pas, et c’est bien la raison pour laquelle Vincent Liévin et moi, on a vraiment voulu faire ce livre. C’est pour faire passer le message que si on s’intéresse à notre environnement, si on s’intéresse à notre alimentation, si on s’intéresse à notre bien-être, il convient de s’intéresser à l’alcool parce qu’il est partout et on en boit quand même très régulièrement.
On pense savoir des choses, mais il y a pas mal d’informations qu’on connaît depuis parfois 20 ans au moins et qui ne sont toujours pas passées dans le grand public. Est-ce que vous savez, par exemple, que le poids de la génétique dans la dépendance à l’alcool pèse 40 à 60% ? La plupart des patients l’ignorent complètement. Est-ce que vous imaginez que les jeunes qui consomment des boissons alcoolisées ont un effet sur leur cerveau qui va perdurer au moins six mois ? La plupart des gens ne le savent pas et ça fait partie des choses qui sont dans le livre, évidemment, pour que les gens puissent s’approprier leur consommation.

Dans ce livre, plutôt que de parler d’alcoolisme, vous parlez de mésusage d’alcool. Pourquoi ne pas parler d’alcoolisme ?
Parce qu’on parle toujours d’alcooliques. C’est un mot qui est né dans les années 1800 dans une Suède assez puritaine et protestante. C’était ceux qui étaient vraiment ivres du matin au soir, ça dérangeait donc la société et c’est resté un aspect moralisateur de la consommation d’alcool. Aujourd’hui, tant que vous êtes un bon vivant, tout va bien. Quand vous êtes alcoolique, c’est presque une injure et vous vous êtes mis au ban de la société. C’est l’inverse qu’il faut faire. C’est un paradigme du soin, c’est-à-dire que vous êtes malade, il faut s’occuper de vous, tout comme quelqu’un qui a un cancer, tout comme quelqu’un qui a une maladie chronique comme le diabète.

Beaucoup de médecins généralistes l’ignorent encore aujourd’hui ? C’est ce que vous dites dans ce livre. Vous plaidez parce que les médecins généralistes ne sont pas assez formés à la prise en charge des consommations problématiques d’alcool…
Exactement, c’est une évidence. Ce paradigme moraliste a fait qu’on a mis l’alcool un peu au ban de la société, pas quand il s’agit de le mettre dans un verre, mais par contre, quand il s’agit de prendre en soin, oui, et la formation est bien insuffisante. Les médecins eux-mêmes sont encore fort imprégnés de ce jugement moral. Pas tous, bien évidemment, mais certains oui, qui disent : " si un patient alcoolodépendant ne s’en sort pas, c’est qu’il ne veut pas s’en sortir ". C’est une méconnaissance crasse de la maladie.

Ce n’est finalement pas une question de volonté, la consommation problématique d’alcool ?
Je dirais plutôt que la maladie de l’alcool va aller faire sauter ce fusible de la volonté en ce qui la concerne. Je connais plein de gens qui ont une volonté incroyable dans leur vie et qui sont quand même devenus malades de l’alcool. Ça n’a donc pas tout à fait à voir.

Mais pourquoi est-ce qu’on a tant de mal à guérir la dépendance à l’alcool ? Vous dites dans ce livre que la dépendance à l’alcool est encore aujourd’hui très peu prise en charge, 15% seulement des dépendances qui sont diagnostiquées, et parmi ces diagnostics, seulement une personne sur deux est traitée…
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le centre d’expertise belge, le KCE. Il a réalisé une étude sur le sujet. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a aucune volonté politique, tout simplement. Il n’y a pas de plan belge sur l’alcool. Ça fait des années qu’on pleure. Je cauchemarde toutes les nuits par rapport à ça — je rigole —, mais c’est vraiment un manque criant. Maggie De Block, précédente ministre de la Santé, disait : " Les gens doivent être responsables par rapport à leur consommation ". De nouveau, c’est une ignorance crasse de la maladie. On ne met pas la responsabilité sur les gens. Il faut mettre la responsabilité sur le produit et sur les producteurs aussi. Donc, il faut aussi encadrer cette consommation tout en apprenant aux gens comment l’utiliser.

Mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire augmenter le prix d’un verre d’alcool ou bannir la publicité pour les boissons alcoolisées, par exemple ? Est-ce que vous trouvez cohérent qu’on vous sanctionne de manière sévère quand vous conduisez en ayant de l’alcool dans le sang et que, par ailleurs, vous trouviez de l’alcool le long des autoroutes dans les pompes à essence ? Voilà une première chose tout à fait incohérente. Et le prix de l’unité d’alcool, c’est-à-dire 10 grammes d’alcool pur, ce qui représente une Pils, devrait pouvoir être augmenté, ce qui ferait des bouteilles parfois beaucoup plus chères.

On boit moins d’alcool depuis l’arrivée du Covid-19 ? Malheureusement, les statistiques montrent que non. On boit plus d’alcool, et surtout ça a brisé quelque chose qui était encore une forme de garde-fou, de tabou, c’est la consommation solitaire. Avant, les gens buvaient surtout de manière sociale, mais là, avec les confinements, ils se sont mis à boire chez eux puisqu’ils ne pouvaient plus boire ailleurs, plus boire un verre avec les collègues, plus boire un verre en famille, au restaurant. Et donc, on s’est mis à boire seul bien régulièrement, à la maison ou en couple, alors qu’on ne buvait pas comme ça. Il y a donc de nouvelles habitudes qui sont apparues et qui ne sont pas nécessairement bonnes.

À vous lire, le problème est quand même assez généralisé en Belgique et visiblement ça ne s’améliore pas, il y a une hausse de la consommation, comme vous le soulignez. Il faudrait carrément des Comités de concertation liés à l’alcool ?
Le Codeco a fait tellement couler d’encre que je n’aimerais pas trop qu’il s’occupe des problèmes d’alcool. Mais je pense sincèrement qu’il faut que les politiciens, les parlementaires prennent leurs responsabilités en main. Puisqu’on fait la comparaison avec la Covid-19, l’alcool, c’est trois millions de morts chaque année dans le monde.

Est-ce que nous avons tous une consommation problématique, une relation problématique avec l’alcool ?
Notre livre, à Vincent et moi, vous donne les clés pour que vous puissiez justement savoir quelle est votre consommation. Est-ce que vous avez un usage à moindre risque ou, au contraire, est-ce que vous avez déjà un usage à risque, sans pour autant avoir des conséquences ? Ou au contraire, est-ce que vous avez un usage nocif, c’est-à-dire qu’il y a déjà des conséquences ? Moi, je suis venu à l’alcoologie comme médecin généraliste. Il y a tellement de maladies que je rencontre chez mes patients où l’alcool intervient, comme simplement l’hypertension. Une hypertension sur cinq est directement liée à l’alcool. Et il s’agit aussi de savoir vous aider à penser : "est-ce que je ne suis pas en train d’avancer vers une forme de dépendance ? " C’est ça qu’on a voulu donner, des clés pour comprendre.

Une consommation raisonnable, non problématique, c’est combien de verres par jour ou par semaine ?
Le Conseil supérieur de la santé a donné des indicatifs assez clairs. C’est simple, c’est deux verres par jour maximum, cinq jours par semaine, ça fait dix verres, et deux jours par semaine où on ne consomme pas.

C’est bientôt la tournée minérale, au mois de février, où on va appeler les gens à essayer de ne pas consommer du tout d’alcool pendant les 28 ou les 29 jours — ça dépend évidemment des années bissextiles. C’est un gadget ou ça peut servir à quelque chose, cette tournée minérale ?
Je dirais que c’est justement dans l’esprit de découvrir un peu ce que peut apporter de ne pas consommer. Ça permet aussi de sortir de notre pilote automatique, de nos habitudes. Aujourd’hui, il y a plein d’endroits où, quand vous arrivez, on vous sert un verre et on vous sert un verre d’alcool d’office. Parfois, il n’y a même pas d’eau, même pas de jus d’orange. Donc, la tournée minérale est là pour vous faire réfléchir. Attention, si vous avez une grosse consommation d’alcool, n’arrêtez pas du jour au lendemain. Ça, ça peut être dangereux.

Ça peut être dangereux ?
Bien sûr, on peut faire un syndrome de sevrage avec des tremblements, une crise d’épilepsie, donc attention.

Thomas Orban & Vincent Liévin, Alcool, ce qu’on ne vous a jamais dit, éditions Mardaga.

Interview de Thomas Orban dans Matin Première, ce 19 janvier 2022

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