Chroniques

L’argent, les ministres et la réalité

Les coulisses du pouvoir

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07 oct. 2022 à 07:16 - mise à jour 07 oct. 2022 à 10:51Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

Les ministres et parlementaires gagnent-ils trop d’argent ? Oui dit Alexander de Croo, le Premier ministre propose de réduire les salaires de 8% au nom dit-il de la "sobriété politique". Au-delà du slogan, il s’agit surtout d’éteindre un incendie allumé par un membre de son gouvernement. Le débat sur les salaires lui est dominé par une contradiction majeure.

Un même

En hésitant sur son salaire à 3000 euros près Mathieu Michel, le secrétaire d’Etat MR a provoqué un tsunami de réactions outrées. Ces réactions confirment l’ancrage de deux idées dans le public : il y a trop de ministres en Belgique et ils sont trop payés. Les comparaisons internationales montrent que dans les deux cas la Belgique ne se distingue pas tellement des autres pays. Mais c’est un fait que ces idées s’ancrent dans l’opinion nourrie par une méfiance grandissante envers le personnel politique mesurée enquête après enquête.

La nonchalance de Mathieu Michel concernant ses revenus est une erreur politique importante dans un contexte ou une partie de l’opinion considère que le gouvernement n’est pas à la hauteur de la crise énergétique. La déclaration d’Alexander De Croo qui promettait 5 à 10 hivers difficiles est très mal passée.

Salaire et décision

La proposition d’Alexander de Croo, n’éteindra pas le débat sur le salaire des politiques. Il faut observer que cette question monte en puissance. En particulier, ce qui monte en puissance c’est l’idée que le salaire détermine fortement la décision politique et que le salaire conditionne leur rapport au réel.

Dans ceux qui attribuent une valeur importante au rôle de l’argent on retrouve deux opposés dans l’opinion et dans leur expression politique le PTB et le MR.

Le MR, par la voix de son président, a publiquement relativisé la proposition du Premier ministre. On se souviendra aussi de Louis Michel qui craignait qu’en payant moins bien les parlementaires on se retrouve, je le cite, avec un parlement "coupé de la réalité, peuplé de fonctionnaires et d’enseignants mais déserté par le monde de l’entreprise et les avocats".

A l’autre bout du spectre, le PTB. Il considère qu’il faut diviser par deux les salaires des politiques et il retranche une grande partie du salaire de ses élus pour qu’ils vivent au niveau du salaire moyen. Car c’est clair pour le PTB, on vote comme on est payé. Pour le PTB comme le MR, le niveau du salaire coupe le parlement de la réalité, mais bien sûr, dans des directions totalement opposées.

Dans ces perspectives matérialistes, chaque citoyen aurait intérêt à ce qu’un politique gagne la même chose que lui pour le représenter au mieux, pour qu’il ne soit pas coupé de sa réalité.

Matérialisme vs idéalisme

Pourtant cette idée très matérialiste va à l’encontre d’une autre grande tendance qui monte dans l’opinion, une tendance idéaliste. C’est l’idée que la politique ne doit pas être un métier mais un service à la population, c’est-à-dire une activité désintéressée. Donald Trump a annoncé le premier jour de sa présidence qu’il ne se versait pas de salaire pour surfer sur ce souci de désintéressement.

Imaginons : un politique désintéressé, pur, tout entier au service du bien commun. Il serait lui aussi par définition coupé de la réalité, qui est aussi la lutte des intérêts au sein d’un espace politique. Ce politique désintéressé ne serait-il pas lui aussi coupé de la réalité matérielle des citoyens ?

C’est là que réside toute la difficulté de la question des salaires. Nous voulons que les élus soient comme nous et en même temps mieux que nous. Nous voulons qu’ils représentent nos intérêts. L’argent est primordial ici. Selon qu’on gagne peu (PTB) ou beaucoup (MR) on ne défendra pas les mêmes intérêts. En même temps nous voulons que les élus soient au-delà des intérêts et de l’argent, au service d’un intérêt général. Ici, l’argent est secondaire, on peut même s’en passer comme les gardiens de la république de Platon.

Injonction contradictoire

Cette injonction contradictoire semble se résoudre apparemment dans une exigence de baisse du salaire des élus. D’un point de vue matérialiste, l’argent est tellement déterminant en politique qu’il faut baisser le salaire des élus pour qu’ils représentent mieux les intérêts de la majorité de la population. D’un point de vue idéaliste, l’argent est tellement peu déterminant qu’il faut baisser le salaire des élus pour qu’ils se montrent désintéressés.

Mais la contradiction n’est résolue qu’en apparence et les débats ressurgiront tôt ou tard. Cette contradiction est consubstantielle à la démocratie et ne trouvera pas de réponse définitive. Peut-être qu’une bonne manière de l’assumer est de confier la question à une assemblée mixte composée de citoyens et d’élus qui pourraient délibérer sur la question.

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