Faut que je vous raconte

L’Assassinat du Duc de Guise, des macabres guerres de religion à un chef-d’œuvre cinématographique et musical

© mikroman6 / Getty Images

17 août 2022 à 13:00Temps de lecture6 min
Par Vincent Delbushaye

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Et Vincent Delbushaye a décidé de nous raconter l’histoire d’un assassinat commandité par un roi et qui n’a laissé aucune chance à son pauvre rival. Les faits se sont passés un 23 décembre 1588 dans une sombre anti-chambre du Château de Blois. Il s’agit bien entendu de l’assassinat du Duc de Guise. Et si les plus mélomanes se souviendront que Camille Saint-Saëns avait composé une musique sur le sujet, Vincent nous parle du vrai assassinat du Duc de Guise, de ses enjeux, de ses conséquences. Et tout ça nous emmène dans cette France de la fin du XVIe siècle, en pleine guerre de religion.

Il faut que je vous raconte

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Au cœur des guerres de religion en France

A partir de 1562, et pendant plus ou moins 30 ans, la France va être déchirée par une série de guerres civiles opposant les catholiques et les protestants, chaque camp disposant de ses propres forces militaires. Au milieu de tout ça, le Roi Henri III a du mal à maintenir en un seul bloc la France qu’il gouverne – il faut dire qu’il est un peu juge et partie puisqu’il est plutôt d’obédience et de soutien catholique. Les protestants ne lui font pas confiance et pour cause, il a dans son entourage une sorte de chien fou, Henri 1er de Guise, chef de la Ligue Catholique.

Henry Ier Duc de Guise

La Ligue catholique, c’est ce parti complètement extrême qui s’est donné pour mission de défendre par les armes la foi catholique contre le protestantisme. Leur force de frappe est impressionnante et leurs succès militaires indéniables. A leur tête donc, le plus ultra de tous les ultras : Henri 1er de Guise, grand gaillard de presque 2 mètres, sûr de lui, et qu’on surnomme aussi le "Balafré", en raison d’une gigantesque cicatrice qui lui raye le visage, un "souvenir" laissé par les protestants lors de l’une de leurs nombreuses confrontations. Populairement et militairement, le Duc de Guise est l’Homme fort du moment, il n’engrange quasiment que des victoires, il le sait et il en joue.

Le Roi catholique Henri III n’a pas d’enfant, donc pas d’héritier direct. Cela dit, lorsqu’il mourra, la couronne devrait revenir à son frère, le Duc François d’Anjou, tout aussi catholique que lui. Mais tout va se compliquer très vite. En 1584, le Duc François, l’héritier présumé, meurt sans descendance. Du coup, qui se retrouve premier dans l’ordre de succession ? Henri de Navarre, futur Henri IV, qui est, lui, protestant. Une situation inadmissible pour la Ligue Catholique, qui ne peut concevoir un protestant à la tête de la France. Le Duc de Guise va donc redoubler d’efforts dans ce qu’on pourrait presque appeler sa guerre de religion, en mettant la France à feu et à sang. Le Roi Henri III, toujours le cul entre deux chaises, ne peut pas faire grand-chose. Il fait les gros yeux et interdit au Duc de Guise de mettre les pieds à Paris.

Barricades dressées dans Paris, en 1588, illustration provenant de "D’Histoire De France" écrit par Gustave DuCourdray (Librairie Hachette, Paris) en1887.

Mais le Duc de Guise, tout intouchable qu’il se sent, va faire fi de l’interdiction royale et se rend à Paris et y dresse des barricades. Henri III prend alors une décision qui n’a l’air de rien mais qui va avoir son importance pour la suite des événements. Il va fuir Paris pour se réfugier à Chartres et tenter de trouver une solution diplomatique à cette situation chaotique et complètement hors de son contrôle. Paris et la quasi-moitié de la France ne lui appartiennent plus, tout le monde est derrière le Duc de Guise qui, forcément, plus que probablement, va commencer à imaginer pouvoir devenir calife à la place du calife, briguer rien moins que la couronne de France.

Le Roi Henri III fait donc le gros dos en province et, un peu forcé par les événements, fait nommer Le Duc de Guise "Lieutenant-général des armées du royaume". Aussi, quand Henri III convoque le Duc de Guise à Blois dans le cadre des Etats Généraux, ce dernier n’imagine pas une seconde ce qui l’attend. Les Etats Généraux, c’est la réunion – sur ordre royal – des représentants de toutes les provinces appartenant au clergé, à la noblesse et au tiers état, pour traiter de crises extraordinaires. Guise a plutôt l’impression qu’on va enfin le nommer connétable, après tout, rien ne peut lui arriver, il a défié le Roi à Paris et il a gagné. Il a remporté son bras de fer avec le roi et il a derrière lui toute la France catholique. C’est peut-être pour ça que quelques jours auparavant, le frère du Duc de Guise, le Cardinal Louis, qui représentait le clergé lors de ces mêmes états généraux, avait porté un toast à son frère en disant : "Je bois à la santé du roi de France." Déclaration un rien prématurée et en tous les cas, d’une terrible maladresse.

Dernière rencontre entre le Roi Henri III et Henri de Guise
Dernière rencontre entre le Roi Henri III et Henri de Guise © Archive Photos / Getty Images

Le matin du 23 décembre 1588, Henri de Guise arrive à Blois, avec l’assurance de celui qui, jusqu’ici, a tout gagné. Bien sûr, on l’a mis en garde, on lui a adressé de petits mots "n’y allez pas, c’est un piège que l’on vous tend !". "Ils n’oseraient pas" répondra Guise. C’est donc un Duc de Guise confiant qui se rend au cabinet du Roi.

Pourtant, à peine entré dans ledit cabinet, ce n’est pas le roi qui l’attend, mais huit membres de sa garde personnelle, armés jusqu’aux dents, et c’est ni plus ni moins qu’une exécution sommaire qui est réalisée. Le duc parviendra à riposter et à blesser quatre adversaires avant de s’effondrer, percé d’une trentaine de coups d’épée et de dagues. Le lendemain, le frère du Duc, le cardinal Louis de Guise connaîtra le même sort que son frère. Voilà l’ultime réponse royale aux ambitions d’un homme, d’un clan et d’une famille. Henri III s’est ainsi débarrassé de son plus dangereux rival, il n’y survivra pas, d’ailleurs, puisque l’année suivante, il sera lui-même assassiné par un moine fanatique, membre de cette fameuse Ligue catholique qui ne lui aura jamais pardonné son geste.

L’Histoire au service du Septième Art

Cette histoire ferait un excellent scénario de film. Et c’est exactement ce que se sont dit les réalisateurs André Calmettes et Charles Le Bargy, en portant à l’écran le récit d’Henri Lavedan sur l’Assassinat du Duc de Guise, en 1908. Le film muet d’une quinzaine de minutes qui en résultera marquera les esprits : outre le jeu d’acteur particulièrement sobre et aux antipodes des gesticulations de pantomimes qui régnaient jusque-là sur les plateaux de tournage, c’est la musique de ce film qui révolutionne le monde du cinéma muet. L’Assassinat du Duc de Guise est le premier film de l’Histoire du cinéma à utiliser une musique originale, commandée pour l’occasion à un certain Camille Saint-Saëns. 

Portrait de Camille Saint-Saens

A l’époque de la composition de cette musique de film, Saint-Saëns a déjà 73 ans. Il n’a plus rien à prouver, par contre, il n’a rien perdu de sa curiosité et de sa perpétuelle remise en question. Le cinéma n’en est encore qu’à ses balbutiements, et y participer, c’est un peu partir à l’aventure. Une aventure dans laquelle Saint-Saëns va se lancer sans hésiter et avec un résultat des plus subjuguant : la musique colle parfaitement à l’action, elle la souligne, elle donne même un sens supplémentaire aux images. Si pour nous, cette importance de la musique au cinéma semble couler de source, ce n’était pas le cas au début du XXe siècle. La musique était alors plutôt une musique d’accompagnement, destinée à remplir le silence plutôt qu’à réellement accompagner l’action. Saint-Saëns va respecter la dramaturgie, il va même commenter l’action par la musique, un peu comme le faisaient les chœurs au théâtre dans l’Antiquité. La musique commence avant les images et déjà, on sait que quelque chose de terrible va se passer.

A la première diffusion de l’Assassinat du Duc de Guise, le 17 novembre 1908, c’est un orchestre qui interprète en direct la partition rajoutant certainement au côté dramatique et particulièrement prenant d’une expérience cinématographique encore toute nouvelle. Saint-Saëns va d’abord, un peu comme dans une ouverture d’opéra, exposer une série de thèmes qu’on entendra tout au long du film et qui illustreront soit l’insouciance du Duc, soit l’angoisse de ses proches, soit la tristesse de sa maîtresse, soit encore la violence des faits historiques. C’est peut-être ça qui est aussi nouveau au cinéma : la musique agit comme un véritable révélateur des sentiments et nous informe sur ce qu’il y a dans la tête des personnages à l’écran, et qui sont muets forcément. Saint-Saëns rend le cinéma encore plus lisible qu’avant.

Il n’y a guère que l’Art pour pouvoir transformer une si sordide histoire en un véritable chef-d’œuvre cinématographique et musical. Le Film d’Art, qui est le nom de la société de production de cet Assassinat du Duc de Guise, société spécialisée dans les adaptations cinématographiques de sujets historiques, aura pu compter sur le soutien et la reconnaissance du public mais aussi de son plus célèbre concurrent, le producteur Charles Pathé qui leur a dit, à l’issue de la projection, "Ah ! Messieurs, vous êtes plus forts que nous !". La mort d’Henri 1er, Duc de Guise, au Château de Blois en 1588 aura donc servi le 7e Art, à défaut d’avoir servi les intérêts de la France Catholique de l’époque. 

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