Laurence Vielle

Laurence Vielle lit "Ballade n°3" de la poétesse Rim Battal

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30 sept. 2022 à 13:47Temps de lecture3 min
Par Laurence Vielle

Laurence Vielle met en avant les mots d'une jeune poétesse marocaine, Rim Battal.

Ballade n°3 - Extrait
(dans Vingt poèmes et des poussières / Mine de rien / Castor Astral 2022)

Je marchais au bord de la Seine

Je me baladais même,

il paraît que c’est cela se balader

quand on a les mains dans les poches

quand on n’a ni chemin, ni but, ni attentes,

Des corps s’entassent sur tes rives

et dorent sous ton soleil gris

Seine chérie, nous avons tellement de choses  à nous dire…

Il était dix-neuf heures

et nous nous embrassâmes dans le local à vélo

J’étais triste, j’ai même pleuré un peu

j’ai même eu du mal à respirer

j’ai cru que j’allais mourir

la boule dans mon ventre

j’ai cru que j’allais exploser

il y avait une valise abandonnée sur les quais

j’ai prié très fort pour que ce soit une bombe

que tout saute et moi avec, surtout moi

j’ai perdu pied, je marche comme une somnambule

J’ai mis mon amant dans un train

cet après-midi

ou hier,

je ne sais plus

ses vêtements et mon coeur

dans un sac poubelle

destination Berlin.

J’ai porté son sac sur mon épaule

il était lourd et j’ai pensé à Sisyphe

parce que j’allais aussi retourner chez moi

avec ce poids sur l’épaule

je le porte encore et je regarde ces corps

si légers, dorer au soleil, échoués sur les quais

comme des feuilles d’automne

et je m’effondre

Je bois des bières au Rivolux,

Je sais que tu es parti, que tu es

plus raisonnable que je ne le suis.

Et je suis plus animale que je ne le croyais.

J’ai trouvé cinquante centimes sous mon lit

que tu as fait tomber la dernière nuit,

j’ai acheté une demi-baguette au Petit Versailles

et je me suis dit : Mange, mange ! Ceci est son corps !

Je fume et je cendre par terre :

plus rien n’est important désormais,

il n’y a plus que toi. J’essaie de ne pas penser,

alors j’écris sans penser, je crie…

" Qu’est-ce que tu fais ? Je crie ! ", il répétait en riant

j’aime le voir rire.

C’était bien ces derniers jours.

Je crois n’avoir jamais aimé comme ça

je l’ai déjà dit mais cette fois-ci c’est différent.

Même mon manteau est différent

Il est plus noir que d’habitude

Sans doute parce que tu l’as touché si souvent

Pendant quatre mois j’étais en lévitation

Le métro n’a jamais été aussi rapide

nous arrivâmes trop vite à la gare

cette sinistre G        are de l’Est qui le vole à moi

Princesse de la Cité des arts, il m’appelait.

Les bras me tombent quand j’essaie de laver

ce plat dans lequel tu as mangé ton dernier repas

Tes cheveux dégueulasses, que j’aimais les caresser !

Tu faisais : ui, ui, ui quand

je mettais la main dedans, tu ronronnais.

J’ai mis toute une époque de ma vie dans ce train

destination Berlin

C’était grandiose.

Dans ce restaurant où nous avons bu ce verre Hier

Ou avant-hier, je ne sais plus

Il y avait cette pancarte à la sortie qui disait

Ne pleurez pas, vous reviendrez

C’est sans doute pour cela que tu n’as pas pleuré

Oui, c’est cela. Tu n’as  pas pleuré.

Tu m’as dit : bientôt tu recevras un mail de quelqu’un

qui t’écrira.

J’ai ri. Mais je savais que ça n’arriverait pas.

J’ai même désactivé mon Facebook aujourd’hui

pour arrêter de ne plus avoir de tes nouvelles.

Tu es le disparu.

 J’aurai de toi toujours l’image

de l’homme dans ce train à toute allure 

J’ai mis du rouge à lèvres très rouge pour avoir

de la couleur su mon visage

Je voudrais m’accrocher aux branchages

de tes bras de feuilles et de plumes

Je voudrais fuir toute conversation,

Laissez-moi à ma guise guetter

les ombres, fixer fenêtres et portes

prêter l’oreille au moindre frôlement de tissu

Ah ! il revient ! Mais non, idiote.

J’écoute ma voisine pianiste jouer ce morceau

qui nous réveillait tous les matins

et vibrait notre café d’après l’amour

" Chopinballades " elle a dit avec son accent nippon

Tu pensais que c’était Schubert. J’ai ri.

Quand tout s’effondre, il reste toujours la musique

elle la joue encore aujourd’hui.

Chopin, Ballade numéro trois.


Rim Battal est née à Casablanca, au Maroc, en 1987 et vit à Paris depuis 2013. Ses livres ont paru chez Lanskine, Supernova et au Castor Astral.

Poète, plasticienne et activiste, elle crée la Biennale intime de poésie en 2018 et pratique la lecture performée de ses textes au Bordel de la poésie de Paris qu’elle codirige depuis 2019, " un événement festif, un cabaret, une manière de faux bordel mais avec de vraies alcôves. Le service échangé, contre menue-monnaie, est d’ordre poétique et non pas sexuel. "

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