Laurence Vielle

Laurence Vielle lit "Excusez-moi" de la poétesse Albane Gellé

19 sept. 2022 à 08:45Temps de lecture2 min
Par Laurence Vielle

Laurence Vielle lit les mots de la poétesse française Albane Gellé. "Excusez-moi", issu de "Equilibriste de passage" publié aux éditions Le Castor Astral, 2022.

"Excusez-moi", Albane Gellé

Excusez-moi, je vais m’en aller dans une forêt préhistorique et très calme, de l’autre côté de la route. Je vais m’en aller parler à un animal parce que les animaux font des baisers d’abeille et parce qu’ils connaissent le silence.

Excusez-moi de revenir encore sur cette histoire de silence. C’est à cause de ma bataille pour sauver le silence. Pas une grande bataille avec des blindés et des soldats, non,

Une petite bataille menée en souterrain, sans tambour, sans trompette non plus, sans un cri. Une bataille avec beaucoup d’animaux à mes côtés, des animaux de mon côté. Poneys, chevaux, chiens, chats, cochons d’Inde, souris, poules, oiseaux, hannetons. Une bataille avec des animaux, et avec des phrases de mots. Des phrases de mots pas parlés. Pas dits à voix haute. Pas improvisés dans la bouche. Des animaux et des phrases de mots à mes côtés, de mon côté, pour cette petite bataille du silence.

Vous comprenez, mes animaux et mes phrases ont besoin de la forêt préhistorique et très calme. Ils ne savent pas se jeter dans le grand monde des paroles avec les néons électriques et la grande vitesse. Mes animaux et mes phrases ne savent pas jouer avec l’immense vacarme des paroles dans la bouche. C’est qu’ils ont bataillé longtemps, je vous l’ai dit, et les batailles sont fatigantes.

Rassurez-vous, ils savent ce que veut dire jouer, et ils aiment jouer aussi quelques fois. Avec des pentes à dévaler, des cartes à fabriquer de la magie, des ballons à rattraper. Ils ne sont pas effrayés, ils ne sont pas réservés, ils ne sont pas timides. Ils ne sont même pas fragiles. Ils font attention. Mes animaux et mes phrases font attention à ne pas se laisser reprendre le silence qu’on leur avait volé il y a très longtemps.

Les voix de mes animaux ne recouvrent pas la mienne et je veille à entendre les voix de mes animaux qui parlent sans mots. Je veille à ne pas recouvrir leurs voix, je veille à ne pas les faire disparaître. Et c’est la même bataille que celle du silence. La bataille pour que les animaux ne disparaissent pas, la bataille pour ne pas que les voix se fassent engloutir, la bataille pour que les phrases et moi, on continue de respirer.

Voilà pourquoi je vais m’en aller dans la forêt préhistorique et très calme.

Je suis désolée, je vous demande pardon, je vous remercie, je vous aime.

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