Dans quel monde on vit

Laurent de Sutter : « Cher Vladimir Poutine, vous avez choisi de foutre en l’air la vie de milliers de personnes. »

01 mars 2022 à 06:35 - mise à jour 01 mars 2022 à 06:35Temps de lecture3 min
Par La Première RTBF

Jeudi, le président russe a déclaré la guerre à l’Ukraine. Ecœuré, l’essayiste et éditeur Laurent de Sutter adresse cette lettre à Vladimir Poutine.

 

Cher Vladimir Poutine,

J’ignore ce qui me prend de vous écrire. Je l’ignore – ou je ne le sais que trop bien. Je l’ignore parce qu’il va de soi que cette lettre, comme tant d’autres, appartient à un genre vain, et même désespéré. Et je ne le sais que trop bien parce que, au fond, quelle autre alternative me laissez-vous ? Vous venez d’ouvrir les hostilités militaires à l’égard de l’Ukraine, un pays qui ne cherchait pourtant qu’à rester à l’écart de vous. Personne ne vous l’avait demandé. Personne ne l’avait même rêvé. S’il était quelque chose que les populations de votre pays comme celle de votre voisin souhaitaient, c’était que la paix revînt entre les deux nations. Vous avez décidé, pour toutes sortes de raisons dont je veux croire qu’aucune n’est bonne, que ce souhait de paix pouvait être balayé d’un revers de la main. Vous avez choisi, seul et en toute connaissance de cause, cher Vladimir Poutine, de foutre en l’air la vie de milliers de personnes – et pourquoi ? Pour rien. Rien, si ce n’est un peu plus de gloire, un peu plus de pouvoir, peut-être un peu plus d’argent – du moins, j’imagine, le pensez-vous, car même cela est incertain. Ces vies, cette paix, vous semblez vous en ficher comme de votre première séance d’interrogatoire, à l’époque où vous étiez un petit fonctionnaire du KGB de votre ville de naissance, Léningrad. A vos yeux, ils ne comptent pas, face aux " enjeux " qui vous ont décidé à vous lancer dans ce nouvel exercice de Stratego meurtrier – enjeux que, de surcroît, vous avez décidé d’enrober de fables au lexique rappelant les pires moments de la Seconde guerre mondiale. Mais peut-être est-ce là précisément la vérité du geste que vous avez accompli, cher Vladimir Poutine. Il s’agit d’un geste qui, en effet, est en quelque sorte relié avec cette Guerre – qui en est comme un produit tardif, un enfant involontaire. Ce lien, toutefois, est négatif. Il est celui du point final d’un lent processus de désagrégation – de la décomposition, orchestrée par toutes les grandes puissances du monde, de l’équilibre fragile et sans doute problématique qui était né des horreurs du dernier conflit mondial. L’idéal d’une planète une, qui trouverait dans un réseau d’institutions internationales quelque chose comme les garants d’un équilibre, est un idéal qui était en train de prendre l’eau – à l’instar des couloirs de l’UNESCO à Paris. Vous n’y croyez plus, cher Vladimir Poutine – parce que vous n’y avez jamais cru. A dire vrai, vous n’êtes pas le seul. Autour du monde, il ne reste plus beaucoup de dirigeants pour penser que l’avenir de notre planète réside précisément dans le fait qu’il s’agisse d’une planète, et non du collage absurde de nations narcissiques et violentes, se rêvant une identité qui n’est autre qu’un récit flatteur raconté face à un miroir. Avec vous, c’est le principe séculaire de la brutalité internationale qui refait surface là où on le croyait disparu pour jamais – le principe du c’est celui qui a la plus grosse qui gagne, dont on sait que son seul intérêt est d’avoir volatilisé, à grands coups de cadavres, les ressources de continents entiers. L’Espagne et le Portugal, du temps où ils vampirisaient les richesses de l’Amérique du Sud l’ont intégralement englouti dans des guerres idiotes ; la France et le Royaume-Uni ont fait la même chose dès qu’ils en ont eu l’occasion. Ils ne sont pas les seuls. C’est ce vieux triomphe de la crétinerie militaire que vous ressuscitez, cher Vladimir Poutine, contre la possibilité, pourtant pas si excentrique que ça, que l’on puisse vaguement cohabiter avec son voisin plutôt que chercher à tout prix à lui pourrir la vie – juste comme ça. Avec la paix et la vie d’innocents (et qui ne l’est pas, à part vous, dans cette affaire ?), c’est donc toute une parenthèse de respirabilité que vous refermez, avec l’arrogance tranquille de celui qui sait qu’il sera bientôt suivi par d’autres. Voilà pourquoi je ne pouvais rien faire d’autre que vous adresser cette lettre – dont le destin, il est vrai, est tout tracé. Ce destin, c’est celui de l’oubli immédiat. Mais ne vous en réjouissez pas trop. Vous aussi serez oublié bien assez vite – sauf dans les blessures inutiles que vous êtes en train d’infliger au monde. Quelle belle gloire, vraiment, quelle grandeur, quelle vision ! Quel homme vous faites ! Allons bon. Voilà que je me mets à grincer. Je préfère vous laisser à vos jouets de brute. Vous m’écœurez trop.

 

Très cordialement à vous,

Laurent de Sutter

 

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