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Le bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol n’est pas une mise en scène

Des employés du service d'urgence ukrainien et des volontaires portent une femme enceinte blessée en dehors d'une maternité détruite à Marioupol, en Ukraine, le mercredi 9 mars 2022.

L’armée russe a qualifié de "mise en scène" de "nationalistes" ukrainiens la frappe ayant visé une maternité et un hôpital pédiatrique de la ville ukrainienne de Marioupol ce 9 mars 2022.

Pour justifier ces accusations contre l’Ukraine, la Russie met en avant des arguments comme la non-occupation de l’hôpital ou la présence sur des photos d’une influenceuse ukrainienne qui serait une "actrice" sur différents clichés. Ces différents éléments, relayés par des ambassades russes et via un site de "fact checking" dont les analyses servent la propagande de Moscou, sont factuellement inexacts.

Depuis ce mercredi 9 mars, les images de l’explosion de l’hôpital pédiatrique et de la maternité de la ville portuaire de Marioupol font le tour du monde. L’attaque "ciblée", dont le bilan fait état d’au moins trois morts et 17 blessés selon la mairie de la ville, a été qualifiée de "crime de guerre" par le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Une accusation que la Russie n’a pas tardé à réfuter via différents canaux.

Selon différentes sources russes, dont des comptes officiels d’ambassades en Israël ou au Royaume-Uni, la présence des victimes sur les lieux du bombardement est remise en cause. Ces sources pointent particulièrement la présence d’une femme enceinte, présentée comme une actrice payée par les autorités ukrainiennes.

Par ailleurs, l’hôpital en question est présenté comme un chef-lieu du régiment Azov, un groupe militaire ukrainien d’ultra-droite influencé par l’idéologie néonazie.

Ces différents éléments sont utilisés pour qualifier le bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol de "mise en scène ukrainienne" : "À la maternité de Marioupol, il n’y avait pas d’enfants ni de mères, chassés dehors par des combattants néonazis du régiment 'Azov' qui utilisent les hôpitaux en tant que boucliers humains. Les "photos des victimes" sont fake, ceci étant prouvé par de nombreuses sources." Des éléments de communication repris dans un tweet de l’ambassade russe en France.

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Dans un dossier de presse (repris notamment par le compte Twitter de l’Ambassade de Russie en Belgique), publié par l’Ambassade de la Fédération de Russie en France, les autorités russes maintiennent que "les forces aériennes russes n’ont jamais frappé aucune cible terrestre dans la région de Marioupol".

Elles ajoutent : "le tapage médiatique autour du prétendu 'bombardement' d’une maternité […] n’est rien d’autre que le comble du cynisme et l’apogée de la campagne de désinformation lancée contre l’opération spéciale russe en Ukraine".

WarOnFakes, le fact checking russe

Parallèlement à ces éléments de communication des autorités russes, une enquête de vérification sur l’attaque de la maternité de Marioupol est publiée sur le site d’un "média de fact checking" russe appelé WarOnFakesLes conclusions de leur enquête vont dans le même sens que celui de l'argumentaire russe.

Les responsables de WarOnFakes se présentent comme des "propriétaires et administrateures (sic) de plusieures (sic) canaux non-politiques russes sur Telegram". Dans leur manifeste, ils pointent l'importance de "transmettre de l'actualité objective sur des événements en Ukraine et dans le Donbass".

  • Mais qu'en est-il réellement ?

Enregistré via une adresse postale à Moscou, le site a été mis en ligne le 1er mars, quelques jours après le début de l’offensive russe en Ukraine

Mais avant le lancement de sa plateforme Web, WarOnFakes s'est d'abord fait connaitre via la messagerie cryptée Telegram. 

Sur son canal, créé le 24 février (jour de l'annonce de l'offensive russe en Ukraine), WarOnFakes partage quotidiennement à plus de 700.000 abonnés ses observations et clichés de la guerre en cours.

Les observations et analyses du groupe sont également régulièrement reprises par les comptes Twitter d'ambassades russes à l'étranger (1, 2, 3). Ces publications alimentent également le portail web, créé une semaine plus tard.

Publication issue du canal Telegram de WarOnFakes
Publication issue du canal Telegram de WarOnFakes Capture d’écran WarOnFakes

Sur Facebook, le ministère russe des affaires étrangères décrit le groupe de "fact checking" comme étant composé "d’experts et de journalistes". En reprenant les codes du fact checking, WarOnFakes appuie l’argumentaire des autorités russes, qui dénoncent "le flux sans précédent de fake news […] des médias mainstream".

Le portail, disponible en cinq langues, possède un catalogue "d’enquêtes" traduites approximativement. En effet les fautes d’orthographe y sont nombreuses, notamment sur la version en français.

Par ailleurs, le site mentionne ses sources de façon imprécise et commet des erreurs de fond qui ne résistent pas à une analyse factuelle.

Certaines publications de WarOnFakes sont exactes, comme lorsqu’il est question du "fantôme de Kiev" (sur lequel la rédaction de Faky a également publié un article).

D’autres analyses publiées se révèlent cependant peu ou mal sourcées. Nos confrères de CheckNews, citent en exemple cet article au sujet de la story Instagram d’une jeune fille blessée se présentant comme une écolière de Chernihiv dont l’établissement aurait été bombardé par les Russes.

WarOnFakes assure dans sa publication que les écoles avaient été évacuées à ce moment-là, que le sang sur le visage de l’enfant "n’a pas l’air naturelet qu’une telle blessure, au coin de la bouche, "la ferait tant souffrir qu’elle ne pourrait pas, comme dans la vidéo, avoir ce geste de porter sa main à ses cheveux pour les lisser".

Aucune autre source ne vient étayer l’article. De fait, comme l’indiquent nos confrères de Libération, "il est très difficile de remonter aux origines de cette information, dans un sens comme dans l’autre".

Un hôpital sans patients, devenu le quartier général Azov ?

Concernant les accusations de "mise en scène ukrainienne" portées par WarOnFakes et le Kremlin suite au bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol, plusieurs éléments discréditent les arguments avancés sur les réseaux sociaux par les autorités russes :

Dans son argumentaire, repris par plusieurs ambassades russes à travers le monde, le Kremlin insiste sur le fait que l’hôpital "n’abritait plus de patients mais des extrémistes". Une affirmation réitérée par Sergei Lavrov lors d’une conférence de presse, durant laquelle le ministre des Affaires étrangères russe développe : "Cette maternité avait été saisie depuis longtemps par le bataillon Azov et d’autres radicaux […]. Tous les soignants avaient été expulsés, c’était la base du bataillon ultra-radical".

Or, parmi les nombreuses photos prisent lors de l’attaque, aucune ne permet de prouver une quelconque présence du groupe militaire Azov.

De plus, une analyse de géolocalisation partagée par le média d’investigation Bellingcat révèle que la photo utilisée par plusieurs ambassades russes pour dénoncer cette "mise en scène", est située à une dizaine de kilomètres de l’hôpital pédiatrique dont il est question.

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Afin de soutenir la thèse de l’expulsion des patients par le régiment Azov et de la crise de contrôle de l’hôpital par le groupe militaire d’ultra-droite, l’ambassade affirme dans son dossier de presse que l’hôpital était "non opérationnel depuis longtemps".

Comme le relèvent nos confrères de la BBC, cette affirmation n’est pas factuelle.

Par exemple, le 2 mars dernier la page Facebook de l’hôpital relayait un appel aux dons de carburant pour poursuivre ses opérations. Le 9 février, le compte communiquait sur des retards de paiements de salaires des employés.

Cet élément de communication de l’argumentaire officiel russe concernant la présence de l’extrême droite, et du régiment Azov, est régulièrement utilisé par le Kremlin pour justifier ce qu’il affirme être une "campagne de dénazification".

Une influenceuse enceinte, devenue actrice de propagande ukrainienne ?

Selon l’argumentaire russe toujours, l’Ukraine aurait fait appel à des "acteurs" pour jouer le rôle de "fausses victimes".

Dans un tweet, supprimé depuis par Twitter pour "déni d’événements violents", l’ambassade russe au Royaume-Uni affirmait que l’une des femmes enceinte présente sur un cliché était une actrice qui "a joué plusieurs rôles".

"L’usine à mensonges ukrainienne a utilisé la mannequin Marianna de Marioupol. Elle a joué deux rôles de femme enceinte en même temps”, peut-on notamment lire dans un tweet de "l’analyste politique indépendante" russe Maria Dubovikova. Un tweet également supprimé par le réseau.

Capture d’écran Twitter

La jeune femme enceinte qui descend des escaliers dans un pyjama à pois s’appelle Marianna Podgurskaya. Cette influenceuse ukrainienne compte plus de 100.000 abonnés sur son profil InstagramIl ne s’agit en aucun cas de la seconde femme enceinte photographiée sur un autre cliché où elle se trouve couchée sur un brancard.

En effet, les différentes images capturées par la photojournaliste Evgeniy Maloletka – décrite comme "propagandiste ukrainienne" par le groupe WarOnFakes -, pris au moment de l’évacuation montrent bien deux femmes enceintes différentes.

Plusieurs éléments d’analyse de ces clichés permettent par ailleurs de prouver le caractère infondé des accusations russes :

  • Sur les images de la photojournaliste, disponibles sur son compte Instagram, les différences entre les deux jeunes femmes sont flagrantes. Outre des vêtements bien distincts, les deux jeunes femmes enceintes présentent également des blessures singulières. La première (Marianna Podgurskaya) est touchée au niveau de la tête, alors que la seconde (sur le brancard) présente une plaie à l’abdomen.
  • Contrairement à ce que l’ambassade de Russie en France avance, la popularité de la jeune femme sur ses réseaux sociaux ne permet pas de prouver une quelconque mise en scène. Sa grossesse ayant été annoncée sur son profil Instagram le 25 janvier dernier, sa présence à l’hôpital pédiatrique de Marioupol lors des bombardements est donc probable à la vue de l’état avancé de sa grossesse.

Concernant la seconde femme enceinte évacuée après le bombardement de la maternité de Marioupol (que le Kremlin accusait d’être l’influenceuse Marianna Podgurskaya), celle-ci est décédée des suites de ses blessures, ainsi que son bébé ce 15 mars. Ce décès a été rapporté par l’agence de presse Associated Press qui est présente à Marioupol depuis le début de la guerre et qui a documenté le bombardement grâce à ses journalistes présents sur place au moment des faits.

L’autre femme enceinte présente sur d’autres clichés, l’influenceuse Mariana Vishegirskaya, est quant à elle en vie. Elle a accouché d’une petite Veronika, peu après son évacuation de la maternité, comme le rapporte également Associated Press.

Une défense russe bancale

Alors que les bombardements en Ukraine se multiplient depuis le début de l’offensive russe, l’argumentaire russe visant à prouver que le "prétendu […] bombardement de la maternité et de l’hôpital pédiatrique est une mise en scène" s’articule autour de plusieurs éléments qui ne sont pas factuels.

En effet, l’analyse approfondie des clichés réalisés lors de l’attaque, ainsi que d’autres preuves pointées par nos confrères à travers le monde et la présence de journalistes de l’agence AP sur les lieux pour documenter le bombardement, permet de discréditer les différents éléments mis en avant par les autorités russes.

Tous ces éléments permettent de conclure que le bombardement de l’hôpital pédiatrique de Marioupol n’est pas une mise en scène.

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