Voyages

Le Caravage et la musique de son époque

Les musiciens, du Caravage, exposés au Metropolitan Museum de New York

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04 mai 2021 à 10:01Temps de lecture6 min
Par Axelle Thiry

Bienvenue dans la Rome de Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, ce peintre génial, qui a réalisé une révolution dans la peinture baroque, un maître du clair-obscur, et nous allons nous intéresser à la musique de son temps.

Révolution de la peinture : peindre la vérité

Le Caravage, craie sur papier par Ottavio Leoni, vers 1621, Florence, bibliothèque Marucelliana

La Caravage réalise une véritable révolution dans la peinture. Il introduit des nouveautés, au point qu’il va influencer de nombreux peintres et qu’on parlerait même de caravagisme. Il réagit contre l’académisme. Il se débarrasse de tout cela, ce qu’il veut, c’est peindre la vérité. A l’académisme, il oppose un naturalisme direct. Et il introduit sur la toile de violents contrastes d’ombre et de lumière. Cette révolution, que Michelangelo Merisi da Caravaggio introduit dans la peinture, Claudio Monteverdi la réalisera dans le langage musical, quelques années plus tard… Comme l’écrit Alexandre Pham, les deux artistes ont en commun une véritable fraternité : ils mettent en lumière, une source première, la vérité de l’individu. Et ce qu’ils ciblent est le chant de l’âme.

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Le Caravage réalise pendant sa trop courte vie une œuvre puissante et novatrice. Il introduit dans la peinture un réalisme parfois brutal. Il fait un emploi appuyé et enchanteur de la technique du clair-obscur.

Si on essaie de donner une brève esquisse de sa vie, on peut dire qu’il a la merveilleuse idée de voir le jour, et que cela se passe dans la ville de Milan en 1571. Cinq ans plus tard, Milan est frappé par la peste. Pour échapper à l’épidémie, la famille Merisi se réfugie dans le village de Caravaggio, mais la peste emporte le grand-père de Michelangelo, son père et puis encore son petit frère Giovan Pietro. En 1584, la veuve et ses quatre enfants survivants sont de retour dans la capitale lombarde où Michelangelo intègre l’atelier de Simone Peterzano. Il est âgé de treize ans. Peterzano se dit disciple de Titien.

Plus tard, le Caravage va rejoindre Rome, sans doute pendant l’été 1592, au cours de sa 21e année. Dans sa peinture, le Caravage représente des musiciens, instrumentistes et chanteurs. Il peint également des partitions et des instruments, qui montrent qu’il a une bonne connaissance musicale. Il atteindra la célébrité. Le peintre aura aussi une réputation sulfureuse, à cause de ses démêlés avec la justice des États pontificaux. Un jour, il blessera mortellement un adversaire au cours d’un duel. Il devra alors quitter Rome et passera le reste de sa vie en exil, à Naples, à Malte et en Sicile.

Dans la fastueuse Rome

La vie du Caravage fut courte et orageuse. On dit qu’il était entier, passionné, ardent, rebelle, on l’accuse d’être un meurtrier, mais comment savoir ? Et, comme l’écrit Jordi Savall, "que savons-nous de ce qui s’est passé et des complexes codes d’honneur de l’époque ? Ce que l’on sait de la vie du Caravage semble avoir des résonances avec ses œuvres, leurs contrastes saisissants, leur vérité qui vous saute au visage, leur éclairage dramatique, presque théâtral".

Comment résumer une vie ? écrit Yannick Haendel dans son livre La solitude Caravage, paru aux éditions Fayard, et il poursuit : "Comment résumer les nuits blanches, les coups de foudre, l’exigence et les idées fixes, le désir sexuel, le vertige des trouvailles, les victoires secrètes, les milliers d’heures à regarder la toile, la rage et le découragement, l’obscurité soudaine et les sauts d’harmonie inouïs, les crises, la maladie, la torpeur, la frénésie, les engouements et l’endurance, la fatigue, les cauchemars, la peur d’être damné, la peur d’être tué, la violence physique, l’ardeur mystique, la rigueur de l’étude, le désir de perfection, l’ivresse et les débordements, l’amour extrême et l’extrême solitude : tout cela est-il racontable ?"

 

Le Caravage arrive à Rome en 1592. Il est en pleine période d’apprentissage et de formation. Il découvre un monde culturel et artistique, dans lequel la musique et la peinture ont une place importante. Ils reflètent les goûts des princes mécènes. Le Caravage reçoit une véritable initiation musicale grâce à ses protecteurs. Les peintres baroques sont initiés aux valeurs de la poésie arcadienne où la musique exprime l’harmonie universelle. Ils n’hésitent pas à insérer des motifs et des sujets musicaux dans leurs œuvres.

Le jeune Caravage découvre un monde idéal, cultivé et fastueux. Rome, entre les XVIe et XVIIe siècles, abrite des peintres et des architectes exceptionnels, on y croise Michelange, Raphaël, Bramante, Bernin et Borrimini, et parmi les musiciens, Palestrina, Victoria, Caccini, Frescobaldi, Carissimi… A Rome, la vie musicale est passionnante. On y découvre une infinité de timbres, de rythmes, d’inventions harmoniques et mélodiques… Un monde sonore surprenant et fascinant.

Michelangelo Merisi da Caravaggio trouve dans la ville de puissantes sources d’inspirations. Il va donner une impulsion décisive à la peinture baroque.

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Le cardinal Del Monte, mécène et protecteur du peintre.
Dessin d'Ottavio Leoni, 1616. Musée d'Art John-et-Mable-Ringling, Sarasota (Floride).

A Rome, le Caravage séjourne notamment au palais Madama du cardinal Francesco María del Monte qui était le représentant du grand-duc de Médicis auprès du Saint-Siège. Le cardinal était un fin connaisseur de la peinture, un musicologue, un savant raffiné, passionné de poésie, et également d’alchimie et d’optique ; il était l’ami de Galileo Galilei. Le Cardinal incarne le parfait "gentiluomo del Seicento".

Le cardinal Francesco María del Monte était un excellent luthiste, guitariste et chanteur. Il avait une belle collection d’instruments de musique, en particulier d’instruments à cordes. Jusqu’en 1602, il est le protecteur du Caravage. Il devient le guide musical du jeune artiste. Il le conseille sur le choix des partitions et des instruments représentés, principalement le violon et le luth.

Le Caravage est notamment l’auteur d’une œuvre qui s’intitule Les musiciens. Comme l’écrit Patrick Aulnas, c’est un groupe de musiciens qui se prépare avant d’entrer en scène. La figure centrale est un joueur de luth qui accorde son instrument. Devant lui, de dos, un violoniste examine sa partition, son instrument étant posé à ses côtés. Entre ces deux musiciens apparaît le visage d’un joueur de chalumeau, ancêtre de la clarinette. Il est possible que ce visage soit un autoportrait idéalisé de Caravage. Un personnage ailé situé à l’arrière-plan à gauche, tenant une grappe de raisin, représente Cupidon, dieu de l’amour et fils de Vénus. La musique, comme l’amour, émerge de l’harmonie. Elle est symbole de paix, de douceur, de langueur et de rêve, caractéristiques qui dominent la composition, en particulier les visages aux lèvres entrouvertes et au regard perdu dans le songe musical.

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La musique de les œuvres du Caravage

Le Caravage introduit des sujets musicaux dans plusieurs de ses œuvres, notamment Amor Vincit Omnia, ou encore, Repos pendant la fuite en Égypte. Vers 1596, le Caravage peint également deux compositions successives sur le thème du luthiste, l’une d’elles pour le Cardinal Del Monte. Le joueur pourrait être un chanteur célèbre, peut-être Pietro Montoia, un très jeune hongre espagnol, un invité du cardinal Del Monte – comme le Caravage – et un chantre de la chapelle Sixtine. Voici l’œuvre d’un autre musicien qui a été chantre-choriste professionnel dans le chœur de la chapelle Sixtine au Vatican, Gregorio Allegri…

Le Caravage, Repos pendant la fuite en Égypte
Le Caravage, Le joueur de luth
Le Caravage, Amor Vincit Omnia

La programmation musicale de l’émission

Andrea FALCONIERI - La Chaconne en sol majeur. Daniel Hope, Lorenza Borrani, Jonathan Cohen, Kristian Bezuidenhout, Stefan Maass, Stefan Rath, Hans-Kristian Kjos Sorensen. DG 4778094.

Claudio MONTEVERDI - Amico, hai vinto, madrigal extrait du Combattimento di Tancredi e Clorinda. Eliza Franzetti & Concerto italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini. Op 30196.

Athanasius KIRCHER - Tarentella napoletana, tono hypodorico. L’Arpeggiata sous la direction de Christian Pluhar. Alpha 503.

Stefano LANDI - Augellin. Céline Scheen et Giovanna Pessi. Flora 2712.

Claudio MONTEVERDI - Ardo, ardo, avvampo, mi struggo ; accorrete, et Ecco Mormorar l’onde. Concerto italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini. OP30187.

Girolamo FRESCOBALDI - Toccata pour violoncelle, cordes et clavecin. Jian Wang & Camerata Salzburg. DG 4742362.

Francesco CANOVA DA MILANO - Fantaisie, La piu bella e divina che abbia fatto. Hopkinson Smith. Astrée 8921.

Andrea FALCONIERI - La suave melodia. L’Arpeggiata sous la direction de Christina Pluhar. Alpha 512.

Andrea FALCONIERI - Folias l. L’Arpeggiata sous la direction de Christina Pluhar. Erato 46166435.

Giovanni Battista FONTANA - Sonate XI pour violon, cornet et continuo. Les Sacqueboutiers de Toulouse. Flora 2009.

Gregorio ALLEGRI - Miserere mei. Deus Oxford Choir of New College sous la direction d’Edward Higginbotham. Erato 146342.

Jordi SAVALL - Statio extrait des Lachrimae Caravaggio sur des textes de Dominique Fernandez. Le concert des Nations et l’ensemble Hespèrion XXI sous la direction de Jordi Savall. Alia Vox 9852.

Claudio MONTEVERDI - Hor che’l ciel e la terra. Concerto italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini. OP30187.

Arcangelo CORELLI - La Sonate XII en ré mineur dite " La Follia ". Andrew Manze et Richard Egarr. HM 907299.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck GAUVAIN

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