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Le Chant des Cailles à Watermael-Boitsfort : l’agriculture urbaine en concurrence avec le logement social

05 févr. 2022 à 11:30Temps de lecture6 min
Par Isabelle Palmitessa

A Bruxelles, la demande en logements sociaux ne cesse d’augmenter face à la hausse des loyers. Près de 50.000 ménages sont sur liste d’attente.

Dans ce contexte, les sociétés de logements multiplient les projets de création et de construction de nouveaux bâtiments.

Cependant, quand il s’agit de construction neuve sur une terre qui n’a jamais été bâtie, les projets sont de plus en plus souvent discutés, voire contestés. Les enjeux posés par le changement climatique imposent une réflexion sur la préservation de la biodiversité, des terres perméables pour des pluies de plus en plus abondantes, de l’agriculture urbaine. Sans parler du lien social, renforcé par la présence d’espaces verts partagés.

Bref, ces deux urgences vitales pour l’avenir de nos villes se retrouvent en concurrence.

Bel exemple de ce dilemme à Watermael-Boitsfort, sur le site de la ferme du Chant des cailles, où un projet de construction de 70 logements déclenche beaucoup de remous. Mais y a-t-il d’un côté des défenseurs du logement social et de l’autre des défenseurs de l’agriculture urbaine ? Ce n’est ni aussi simple, ni aussi radical. Pour le comprendre, nous sommes allés à la rencontre de quelques acteurs de ce dossier.

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Une ferme urbaine sur un terrain prêté

Des serres, des lignes de légumes, d’immenses bacs de compost… Le Chant des Cailles est bien calme en ce mois de janvier. Une image trompeuse puisque, derrière ce silence hivernal, se cache une activité intense. 800 personnes, des riverains et des professionnels font tourner depuis 10 ans cette activité agricole basée sur l’auto-cueillette et la gestion collective.

Luc Vandermaelen vit dans le quartier et fait partie depuis longtemps de cette aventure d’agriculture urbaine et de lien social. Il commence par nous décrire ce que l’on trouve ici : "Il y a de l’agriculture, il y a des moutons, il y a des poules et des lapins, il y a des groupes scolaires qui viennent régulièrement, qui ont des parcelles, avec des enfants qui viennent cueillir ce qu’ils ont planté. On va vers les habitants, on essaye de leur parler, on essaye de faire en sorte qu’il y ait une synergie entre les différents groupes de la commune… Il y a beaucoup de choses."

Mais, il y a un "mais". Ces 3 hectares appartiennent à une SISP (société immobilière de service public), le Logis Floréal qui a cédé le terrain à titre précaire, sans renoncer à y construire à terme du logement.

Un projet est sur la table depuis 2013, la SISP veut y développer de l’habitat. Du moins sur une partie du terrain.

Yves Lemmens dirige la Société de Logement de Bruxelles-Capitale (SLRB), la structure qui chapeaute les 16 SISP bruxelloises. Il tient à la construction de 70 logements sur le Chant des Cailles. Il assure que les maisons n’occuperont que 10% de la surface. En comptant les abords nécessaires à ces habitations, il restera trois quarts du terrain pour les activités de la ferme : "Le travail de cette activité maraîchère, pour nous, c’est quelque chose qu’il faut conserver. Nous, on veut inclure un public plus social mais on ne veut pas exclure les activités qui sont menées sur-le-champ aujourd’hui ". La SLRB aimerait en effet que la culture maraîchère profite plus qu’aujourd’hui aux locataires sociaux et aux collectivités du quartier.

Les membres de l’asbl du Chant des Cailles affirment leur sensibilité au besoin du logement social mais pour eux, perdre trois quart de la surface de la ferme du Chant des Cailles, c’est difficile à envisager. Des discussions, des négociations autour de ce dossier ont lieu depuis plusieurs années déjà. Il serait trop long de les détailler ici. Récemment, la publication d’un avis de marché par la SLRB a suscité de fortes réactions.

Un groupe de soutien au projet, "Les amis du Chant des Cailles" se mobilise contre les constructions. Luc Vandermaelen fait partie de ce groupe : "Il n’y a personne sur le Chant des cailles qui va dire qu’il ne faut pas construire de logements sociaux, nous sommes tous d’accord que chacun a droit à un logement décent, notre position est de dire que ça ne fait pas sens de construire sur des endroits qui n’ont pas été bétonnés, d’autant plus qu’il y a des endroits disponibles à deux pas d’ici".

Des lieux alternatifs ? Yves Lemmens balaie cet argument en insistant sur le fait que ce champ est un terrain à bâtir dont la vocation est le logement social : "On ne peut pas céder un bien comme ça sous la pression. On doit bien se rendre compte qu’il y a une bonne gestion à exécuter, la SLRB doit être dans la bonne gouvernance et cette bonne gouvernance exige que ce terrain soit occupé, même pour une partie, par du logement".

Et si le Chant des cailles apportait plus que de l’agriculture urbaine ?

Dans ce dossier, il y a un autre volet très important pour la dynamique d’un quartier et pour sa population : c’est la cohésion sociale. Marie Demanet (bureau ERU) nous en parle. Dans le cadre d’une vaste étude Innoviris baptisée SAULE (symbiose agriculture urbaine, logement et environnement), cette architecte urbaniste observe depuis plusieurs années l’évolution de la ferme urbaine du Chant des Cailles. L’étude montre comment un petit projet de culture maraîchère a pris au fil des années une ampleur qui a surpris tout le monde, alors qu’en parallèle se développait la réflexion sur la création de nouveaux logements sociaux.

"En fait, la programmation de logements à laquelle nous avons participé pour la commune en 2014 s’est passée en même temps que l’amplification de l’occupation du terrain par les habitants qui ont développé un projet d’agriculture urbaine, de plus en plus construit, réfléchi et qui a pris une ampleur tout à fait exceptionnelle. On peut voir aussi qu’en 2012, on a simplement une occupation d’un potager collectif et puis, c’est devenu un projet avec toute une série de fonctions qui portent sens en termes de vie urbaine et de société. On va beaucoup plus loin que nourrir les gens. Ils réfléchissent ensemble, ils travaillent de manière inclusive, ils créent un véritable commun décisionnel avec un fonctionnement démocratique. Et surtout, le nourricier est lié à toute une série d’attentions comme la santé, le bien-être et petit à petit, c’est devenu un espace collectif d’inclusion, avec un rôle pédagogique. Les citoyens ont travaillé avec les écoles. Ils ont aussi fait tout un travail d’accueil des nouveaux venus de la cité-jardin. Une cité dans laquelle il y a de plus en plus de besoins sociaux qui trouvent une réponse avec cette place publique."

Et la création de nouveaux logements dans tout ça ? Comment l’étude SAULE l’envisage-t-elle ? Pour répondre à cette question, Saule propose des alternatives pour construire autour du champ, en rehaussant les blocs : "dans le travail, on a essayé de minimiser la prise sur ce terrain mais sans exclure le logement. L’idée est de retrouver le programme en dézoomant un tout petit peu cette surface du champ et en incluant les abords".

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Réussir à préserver la nature mais ne pas oublier ceux qui attendent un logement

Pour ce qui est de la préservation de terres perméables à Bruxelles, on retrouve le débat dans d’autres communes de Bruxelles où les projets immobiliers entrent en concurrence avec les zones encore préservées (Dames blanches à Woluwe-Saint-Pierre, friche Josaphat à Schaerbeek). Chaque dossier a ses particularités et il ne s’agit pas ici de généraliser.

Nous avons recueilli l’avis du RBDH, le Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat. Cette asbl regroupe une cinquantaine d’associations qui réclament un meilleur accès au logement. Chloé Thôme, la porte-parole de l’asbl, expose avec nuance la position du RBDH, insistant sur la nécessité de création de logements mais aussi sur le difficile débat autour de la préservation des espaces verts.

>> Ecoutez l’interview de Chloé Thôme du RBDH

Chant des Cailles Chloé thôme RBDH

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Champ de bataille politique

Le dossier du Chant des Cailles a pris récemment une tournure politique avec la prise de position tranchée du bourgmestre Ecolo de Watermael-Boitsfort qui accepte plus de logements sociaux dans sa commune mais pas au Chant des cailles. "Boitsfort est la première commune de Bruxelles en matière de logement social, on en a 18%, il n’y en a aucune qui en a autant. Alors on pense que ce petit champ-là, il faut le préserver pour l’agriculture urbaine."

Le PS de son côté défend le projet de la SLRB. Martin Casier, conseiller communal dans l’opposition à Watermael-Boitsfort et député bruxellois, se bat pour que le projet de construction de logement avance le plus rapidement possible.

Bref, au-delà des bras de fer de la politique bruxelloise, l’avenir du Chant des Cailles nous racontera comment Bruxelles va réussir (ou pas) à répondre à ce double défi : créer du logement abordable tout en répondant aux besoins de la ville face aux défis climatiques.

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