"Le commerce mondial, ce sont les décisions d'un très petit nombre de très grandes entreprises"

10 sept. 2020 à 06:57Temps de lecture3 min
Par Maxime Paquay

Quels sont les risques d’une concentration du pouvoir économique à l’échelle mondiale ? " Covid-19, les profits de la crise ", le dernier rapport de l’ONG Oxfam publié ce jeudi, annonce que 32 des plus grandes entreprises mondiales profitent de la crise sanitaire et voient leurs bénéfices s’envoler. Des bénéfices devraient augmenter de 109 milliards de dollars en 2020, pour les 32 des plus grandes entreprises de la planète scrutée par l’ONG.

Une "tendance inquiétante à la concentration"

Des géants technologiques, comme Google, Apple, Facebook, et Amazon. Mais aussi des géants pharmaceutiques, et de l’industrie alimentaire. Oxfam dénonce un modèle économique qui "permet à une petite élite de réaliser des bénéfices sur le dos des plus pauvres", et une "tendance inquiétante, à la concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques entreprises".

Une surprise ? Pas vraiment : des travaux d’économistes ont démontré que certains produits qui apparaissent aujourd’hui comme essentiels (les masques ou certains médicaments par exemple) sont en fait fabriqués par très peu d’entreprises dans le monde. Et que cette concentration peut constituer un facteur de fragilité. Un cas d’école désormais : le masque, fabriqué massivement en Chine. Le pays subit un choc, le virus - localement, dans un premier temps en tout cas, et cela suffit à créer un manque de masques à l’échelle globale.

Les relocalisations, "pas un remède miracle"

A l’heure des plans de relance européens, souvent teintés de "relocalisation", il est des économistes pour qui le problème n’est peut-être pas tant que les productions soient internationales. Mais bien qu’elles soient concentrées dans les mains de trop peu d’entreprises.

Isabelle Méjean est de ceux-là. Professeure d’économie à l’école polytechnique (en France), lauréate du prix " meilleur jeune économiste 2020 ", ses travaux portent sur les effets de la mondialisation des échanges. Et elle estime que les relocalisations ne seront pas un remède miracle aux "maux de la mondialisation" - qu’elle ne nie pas. Et qu’il faut aussi s’interroger sur les chaînes de valeurs internationales.

Efficacité et fragilité

Isabelle Méjean intervenait ce mercredi à la présentation du denier ouvrage du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) "L’Economie Mondiale 2021": "Une chaîne de valeur internationale, c’est l’idée d’une organisation de la production à l’échelle mondiale, de manière fragmentée. De sorte qu’aujourd’hui, très largement, un bien de consommation finale sera produit en différentes étapes de production localisées dans différents pays".

"Cette organisation de la production, qui a beaucoup augmenté dans les 15-20 dernières années, est un mode de production qui est extrêmement efficace, parce que c’est vraiment une manière de maximiser les gains de la spécialisation. Qui permet vraiment de choisir, de localiser chaque étape de la production d’un bien, dans l’endroit qui est le plus efficace, le plus productif. Mais la contrepartie de cette efficacité est une forme de fragilité. Puisqu’à partir du moment où vous produisez de manière massive dans ces chaînes de valeur internationales, vous créez des interdépendances très importantes entre les pays et même entre quelques très grosses entreprises éclatées à l’échelle internationale".

Le commerce mondial, ce sont les décisions d’un très petit nombre de très grandes entreprises.

En 2017, environ 60% du commerce international correspondait à des échanges intragroupes. C’est-à-dire à des échanges commerciaux entre les différentes filiales d’une même multinationale. Ce que l’on appelle "commerce international" est donc en fait en grande partie le reflet des stratégies de quelques très grandes entreprises, pour Isabelle Méjean : "Une des caractéristiques du mode de production actuel est aussi cette très forte concentration, qui est à mon avis un problème en soi, parce que ça veut dire que ce qu’on appelle aujourd’hui le commerce mondial est vraiment les décisions d’un très petit nombre de très grandes entreprises, qui elles-mêmes ne favorisent pas forcément la concurrence".

Dépendance, relations exclusives et manque de concurrence

"Parce ce qu’on est dans des relations exclusives, on est sur quelques gros donneurs d’ordres et des fournisseurs qui se retrouvent dans des relations de dépendance vis-à-vis de leurs donneurs d’ordres. Donc, à mon avis, il y a des questions qui sont intéressantes sur les aspects concurrentiels au sein de ces chaînes de valeur".

Pour Oxfam, cette concentration "compromet la concurrence équitable entre les entreprises (et) va creuser dangereusement les inégalités existantes". Ce serait donc aussi du côté de cette concentration qu’il faut regarder si l’on veut limiter les risques pour nos économies.

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