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Le culte de l’enfant : danger pour nos démocraties ?

Tendances Première: Le Dossier

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Vivons-nous dans une société où l’enfant est roi ? Avec quelles conséquences ? Une équipe de scientifiques de l’UCLouvain a examiné, d’un point de vue historique, l’évolution de notre vision de l’éducation et de la place de l’enfant. L’objectif était d’analyser les changements des pratiques éducatives au sein des familles et des écoles, et d’étudier les conséquences de ce culte de l’enfant sur les enfants et les parents, mais aussi à l’école et dans la société.

Les résultats recueillis par Isabelle Roskam, Moïra Mikolajczak et Serge Dupont, chercheurs à l’Institut de recherche en sciences psychologiques de l’UCLouvain, ont soulevé de nombreuses réactions, positives, négatives, parfois violentes.

L’évolution de la place de l’enfant

Dans l’Antiquité, rappelle cette étude de l’évolution des représentations associées à l’enfance, on considérait les enfants comme des êtres moralement incapables, intellectuellement faibles, non matures. Les Grecs estimaient qu’il fallait forcer l’enfant à devenir autre.

Cette vision a changé, notamment avec les travaux de Rousseau, puis avec ceux des Romantiques, considérant l’enfant comme pur, naturellement curieux, éveillé, par rapport à l’adulte proche de la mort et souillé par les artifices de la société. Plutôt que de forcer l’enfant à devenir autre, il faut donc se rapprocher de lui, prendre en compte ses intérêts et ses besoins, se montrer moins autoritaire.

La thèse des chercheurs de l’UCLouvain est qu’on arrive peut-être aujourd’hui à une extrémité : en se rapprochant trop de l’enfant, on perd de vue la finalité de l’éducation, à savoir créer des citoyens.

Avec la question suivante : rend-on service aux enfants en prenant systématiquement en compte leurs besoins et leurs intérêts, tant à l’école que dans les familles ?

Toutes les études montrent effectivement qu’en se rapprochant des enfants, on crée des risques d’anxiété et de symptômes dépressifs, mais aussi de problèmes de santé physique, explique Serge Dupont.

Pixabay

Le 20e siècle est le siècle de l’enfant

Le 20e siècle est le siècle des droits de l’enfant. Et c’était essentiel. Les siècles précédents avaient été des siècles de méconnaissance, d’indifférence, voire de maltraitance à l’égard des enfants.

L’évolution de la place de l’enfant a permis de réduire les violences, d’augmenter son bien-être. On comprend mieux aujourd’hui ses besoins et son fonctionnement, en particulier depuis le développement de la psychologie de l’enfant dans les années 50.

On a des recommandations plus claires sur la manière d’adresser ces besoins et donc de favoriser un développement optimal, d’en faire des individus qui deviennent des citoyens, des adultes autonomes, qui sont bien dans leur peau et qui ont envie de faire tourner le monde, explique Isabelle Roskam.

Ça, c’est évidemment le bénéfice à ne pas perdre.

Un besoin de limites

Ce que les chercheurs de l’UCLouvain dénoncent, c’est qu’on peut aller trop loin dans une logique qui perd de vue les aspects importants que sont un cadre, une structure, des règles, essentiels au développement de l’enfant et qui doivent être établis par l’adulte.

"Il y a une confusion entre le martinet, la maltraitance franche, les abus sexuels, etc. et le cadre tel qu’il peut être imposé, en disant à l’enfant qu’il y a une limite à ne pas transgresser, sous peine de punition."

La punition ne veut pas dire violence. La punition veut dire : dans ce monde, pour que tu deviennes un citoyen, il existe des limites que tu ne peux pas franchir.

Les dangers de l’hyperparentalité

On parle d’hyperparentalité lorsqu’il y a attitude hyperprotectrice de la part des parents, causant à l’enfant des problèmes non seulement de santé mentale, mais aussi physique. La volonté de protéger les enfants est associée à une diminution de leur activité physique. S’il pleut, le parent va garder l’enfant à l’intérieur pour éviter de l’exposer à un risque. Avec comme résultat des enfants qui font moins d’activités physiques et tous les risques sur la santé qui y sont liés, notamment l’obésité, souligne Serge Dupont.

On est tellement désireux de rendre nos enfants heureux qu’on n’est plus prêt à les laisser prendre des risques. Mais cette volonté de bien-être est contre-productive.

De nos jours, les parents se posent énormément de questions, ils se sentent hyperresponsabilisés de tout ce qui arrive dans la vie de leur enfant. Ils sont par ailleurs bombardés de recommandations sur ce qu’il faut faire et sur ce qu’il ne faut pas faire pour garantir son meilleur développement émotionnel, social, cognitif, explique Isabelle Roskam.

Ils sont persuadés que la moindre faute qu’ils commettraient peut avoir des conséquences désastreuses à très long terme.

En France, la campagne des 1000 premiers jours souligne par exemple qu’il ne faut pas se louper dans le début de la vie de l’enfant, au risque d’avoir des répercussions sur l’entièreté de son cycle de vie.

"Je pense que là derrière, il y a des choses qui sont mensongères. C’est comme dire : si vous utilisez la bonne recette de la bonne parentalité, vous aurez un enfant qui se développe sans problème, vous n’aurez jamais de difficultés. Ben non, en fait, c’est beaucoup plus compliqué que cela. Il y a des dérives qui vont trop loin et donc des parents qui sont mal dans leur peau, préoccupés, soucieux, tout le temps, et donc dans une forme d’anxiété qu’on transmet nécessairement à l’enfant."

Protéger les enfants de tout ?

L’enfant non plus n’est pas préparé à prendre des risques, à affronter des difficultés, parce que cette hyperparentalité veut les protéger de tout. Or, parfois, il y a des difficultés et parfois, l’enfant vivra des échecs.

On ne peut pas les protéger de tout, tout simplement parce que le développement de l’enfant est le résultat d’une équation complexe. Les parents ne sont qu’un facteur dans cette équation, il y a les autres : les médias, les copains, l’école, les activités extrascolaires, internet… qui influencent l’enfant dans son développement.

Faut-il par exemple protéger les enfants de l’angoisse liée aux grands enjeux de la planète ? Non, répond Isabelle Roskam, parce que c’est leur monde de demain. On ne peut pas éviter de parler de ces problèmes, ils en entendront parler de toute façon.

Avec l’enfant, le parent peut aborder le problème à deux niveaux :

  • le versant informationnel : que faire face à la situation ? Comment changer les comportements en famille ? Que va-t-on devoir sacrifier ? Chaque crise est l’occasion pour l’enfant d’apprendre des choses.
  • le versant émotionnel : ce que la crise génère comme tristesse, angoisse, colère. Ces discussions émotionnelles auront lieu à d’autres moments.

Accepter notre imperfection

La recherche de la perfection, les injonctions sur la parentalité parfaite, sur l’enfant parfait, génèrent chez les parents beaucoup d’anxiété. Ils n’acceptent plus de commettre la moindre erreur.

On fait semblant d’être des parents parfaits devant nos enfants. On n’accepte plus de pousser une colère, de faire un faux pas. Sinon on se culpabilise, on vient s’excuser auprès de l’enfant.

Or, il faut que l’enfant comprenne que, dans le vrai monde, les adultes ne sont pas parfaits et qu’ils vont y être confrontés. Nous sommes tous des êtres imparfaits et nous avons tous nos limites.

Comment devenir un citoyen du monde ?

Les chercheurs de l’UCLouvain sont très préoccupés par la dérive observée dans certaines familles, où certains jeunes ne supportent plus d’être confrontés à l’échec. En témoigne le nombre de plus en plus élevé de recours scolaires. Des recours soutenus par les parents, rappelle Isabelle Roskam.

C’est donc difficile d’imaginer, pour certains, qu’on puisse devenir un citoyen du monde, en n’étant ni capable de gérer le risque, ni capable de gérer la pression, ni capable de gérer l’échec, ni capable de gérer la limite des autres. Je ne sais pas comment des enfants, des adultes peuvent gérer un monde collectif.

Antonio Garcia Recena / Getty Images

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