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Belgique

Le désenchantement wallon

Les coulisses du pouvoir

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19 mai 2022 à 08:31 - mise à jour 19 mai 2022 à 08:50Temps de lecture3 min
Par Bertand Henne

La Wallonie est forte, la Wallonie est belle, la Wallonie s’en sortira. C’est la phrase la plus marquante du discours du ministre-président wallon Elio di Rupo devant le parlement à Namur. Une phrase qui veut exorciser une forme de désillusion, de désenchantement. Mais les dirigeants de la Wallonie peine à imposer un nouveau récit. Malgré tous leurs efforts.

Contrastes

L’intérêt de ce discours annuel sur l’état de la Wallonie se trouve rarement dans les discours des ministres présidents depuis Rudy Demotte en passant par Willy Borsus. Ils ont tous, et c’est bien logique, tenté de mettre en avant les évolutions positives que connaît la région. L’intérêt est de comparer le bilan mis en avant avec celui proposé par l’opposition, par les forces vives (patrons, syndicats, associations environnementales…) puis par les observateurs les plus avisés de la vie régionale.

A la fin, il y a forcément un tableau contrasté. Il y a en Wallonie des réussites majeures, des investissements dans le renouvelable, une forme de renouveau entrepreneurial que l’on observe à travers des pépites mondiales comme Odoo (les logiciels de gestion), ou comme John Cockerill dans les électrolyseurs si importants pour développer l’hydrogène vert. Bien évidemment il y a aussi des problèmes massifs, une dette à la limite de l’insoutenable, une pauvreté bien trop élevée, une espérance de vie wallonne en baisse.

Le bilan est contrasté depuis 20 ans au moins, et je ne vais pas m’employer ici à donner ma version du bilan. Ce qui me frappe c’est à quel point le récit de sortie du "déclin wallon" (pour reprendre l’expression célèbre de feu le professeur Michel Quévit), le récit du redressement régional ne fonctionne plus.

Déclin et espoir

La phrase : “La Wallonie s’en sortira” prononcée par le ministre président Di Rupo, résonne dans le vide. Elle se fracasse sur un désenchantement régional. "La Wallonie s’en sortira", résonne avec le slogan de Guy Spitaels, prédécesseur D’Elio di Rupo au début des années 80, le fameux "Ce sera dur mais les Wallons s’en sortiront".

Ces deux phrases prononcées à 41 ans d’intervalle s’inscrivent dans le récit long du régionalisme wallon. Celui d’une région qui pour sortir du déclin structurel amorcé dès les années 5O devrait devait s’autonomiser d’un Etat Belge unitaire dominé par les Flamands. D’André Renard à François Perrin, ce récit a largement dominé la vie politique wallonne et soutenu des exigences de fédéralisme. Au début des années 80, alors que la Wallonie recevait ses premières compétences, le messianisme de Guy Spitaels étant encore cru. Aujourd’hui celui d’Elio di Rupo ne l’est plus, ou plus beaucoup.

La meilleure preuve de ce désenchantement, c’est qu’on s’imagine mal d’ailleurs aujourd’hui la force qu’a pu représenter ce discours wallon entre la sortie de la guerre et globalement la fin des années 80. En 1985, lors du premier mai socialiste, Jean Maurice Dehousse, prédécesseur d’Elio di Rupo disait : "Là ou passe l’Etat belgo-flamand, la Wallonie trépasse. Quand nous pourrons dire notre sidérurgie, notre chimie, notre agriculture, nos bus, nos infrastructures, nos finances, alors et alors seulement nous pourrons redire à chacun et à tous : prends ta place et travaille".

Mais cette promesse n’a pas été tenue. Depuis 1989 il y a clairement un "nous" wallons dans les compétences. Nous pouvons dire "nos" finances, "nos" infrastructures, "notre" agriculture mais nous n’avons pas pu dire : “prends ta place et travaille”. L’économie de la région est restée trop longtemps sous performante, le chômage et la pauvreté trop élevés pour pouvoir dire : “prends ta place et travaille”.

La promesse que l’autonomie permettrait de stopper le déclin wallon s’en est trouvée largement affectée.

Où sont les régionalistes ?

Preuve s’il le fallait encore de ce désenchantement : aujourd’hui dans le sud du pays les régionalistes la jouent profil bas, même au PS, le parti de Dehousse. Dans le même temps, les Belgicains s’assument de plus en plus fort de Georges-Louis Bouchez à Raoul Hedebouw. Le régionalisme wallon a largement sauté leur génération.

Elio di Rupo, qui est un homme de la génération des Dehousse, Happart et Van Cauwenberghe, était plutôt communautariste. Son régionalisme était au pire résigné, au mieux pragmatique. Il sait très bien que le régionalisme wallon ne reviendra en grâce que s’il apporte des résultats et des solutions, puisqu’il est assez peu porté sur un sentiment d’appartenance identitaire. Or, on l’a dit, les résultats sont encore trop contrastés pour un retour en grâce.

C’est donc avec des Wallons désenchantés et des Belgicains pleins d’illusions qu’il nous faudra aller en 2024 parler de réforme de l’Etat avec la Flandre. Ce sera dur. Sur ce point, Guy Spitaels ne s’est pas trompé en 41 ans.

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