RTBFPasser au contenu
Rechercher

Les Grenades

Le festival Jazz au féminin : Ingrid Nomad, entre jazz et pop

01 juin 2022 à 18:17Temps de lecture6 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

Au sujet de la place accordée aux femmes dans la musique, le milieu du jazz ne fait malheureusement pas office d’exception. Dans Femmes du jazz, paru aux éditions du CNRS et réédité en 2018, la sociologue Marie Buscatto relève qu’en France, seules 8% des interprètes de jazz sont des femmes.

Et les rôles dans les groupes semblent être bien définis : si les femmes représentent 65% des chanteuses, elles constituent moins de 4% des instrumentistes et se trouvent restreintes à des instruments dits féminins comme le piano ou la flûte, par exemple.

Pourtant, les femmes ont, elles aussi, écrit l’histoire du jazz. Pour les remettre à l’avant de la scène, le saxophoniste belge Michel Mainil organise un concert Jazz au féminin à La Louvière depuis une quinzaine d’années. En 2022, il faudra compter avec trois jours de concerts car Jazz au féminin est devenu un festival !

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

Le centre culturel Central a convié sept artistes belges et internationales à se produire les 2, 3 et 4 juin au Théâtre et à Bois du Luc : Stacey Kent, Chrystel Wautie, Ingrid Nomad, Bettina Kusel, Françoise Derissen, Barbara Wiernik, Nabou Claerhout et le spectacle "Nina, New Dawn Tribute to Nina Simone". Autant d’artistes qui marquent leur époque et questionnent la place des femmes dans le jazz.

La compositrice et chanteuse gantoise Ingrid Nomad se produira le vendredi 3 juin. Elle explique : "J’ai toujours aimé la musique, mais j’ai commencé assez tard car j’avais peur d’être sur scène." A ses 21 ans, elle part vivre un an à Los Angeles pour prendre des cours afin de surpasser son stress. "J’ai gagné en confiance. Ensuite, je suis revenue en Belgique et j’ai commencé par faire des covers d’autres morceaux dans des bars ou en festivals. Je n’aimais trop le jazz ! Je viens plutôt d’un univers pop." Elle joue aux Pays-Bas et en Belgique, signe même chez Universal. "Mais il ne s’est rien passé", regrette-t-elle.

Rencontre avec le jazz

Ingrid Nomad s’inscrit au Jazz Studio d’Anvers et découvre ce genre musical. "J’y ai rencontré Olivier Collette. J’ai appris à jouer des standards, je jouais des morceaux connus. Ce n’est pas évident quand on n’a pas étudié au Conservatoire et quand on arrive tard dans ce milieu. C’est un tout petit monde et il faut un bon réseau, bien connaître untel ou untel. Ce n’était pas mon cas. J’ai aussi eu du mal à trouver des musiciens avec lesquels je m’entendais bien", raconte la chanteuse.

Des années plus tard, grâce à des morceaux qui mélangent pop et jazz qu’elle a écrits et postés sur le site ReverbNation, qui met les artistes en contact, elle rencontre le contrebassiste bruxellois Sal La Rocca. Avec le pianiste Sabin Todorov et le percussionniste Stephan Pougin, ils travaillent sur leur premier album, We are one. Pour le deuxième album, Let’s go outside, le guitariste Lorenzo Di Maio s’est ajouté au groupe.

"On venait de sortir le deuxième album et nous avions des concerts prévus, on devait même représenter la Belgique à l’Eurojazz en 2020, au Mexique, quand le covid est arrivé et a mis un terme à tout cela. Bon, on n’avait pas vraiment bien choisi le titre du dernier album, qui se traduit par ‘Sortons dehors’, alors que tout le monde était confiné !", réagit-elle avec humour.

Il y a une date de péremption qui pèse sur les femmes alors que ce n’est pas le cas pour les hommes

Loading...

Qu’est-ce qui lui plaît finalement dans le jazz ? "La liberté, répond-elle du tac au tac. "Je veux dire par là que nous avons la liberté de modifier les morceaux, de les jouer différemment. Cela donne des résultats intéressants. Avec la pop, on est beaucoup plus limités dans ce qu’on peut faire, on ne peut pas sortir du morceau."

 

"Sois plus sexy !"

En tant que femme dans le milieu de la musique, elle déplore les stéréotypes genrés qui lui collent à la peau : "Dans le milieu du jazz, c’est surtout parce que je suis une chanteuse. Pas mal d’instrumentalistes pensent qu’ils vont être limités dans leurs improvisations à cause de ma voix. Et j’ai rencontré énormément de musiciens de jazz masculins, ce sont surtout des hommes. Pour le reste, c’est comme dans tous autres genres musicaux, la pop ou le rock aussi, on va s’intéresser au physique des femmes, à leur image. Si tu n’es pas belle et mince, moins de portes vont s’ouvrir."

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

"Et je trouve encore que c’est un peu moins marqué dans le jazz où on accepte plus facilement que tu ne sois pas jeune et sexualisée. Il est néanmoins évident qu’il y a une date de péremption qui pèse sur les femmes alors que ce n’est pas le cas pour les hommes. On a l’impression que plus ils sont âgés mieux c’est, je pense à Arno par exemple. Il y a très peu de femmes qui se produisent encore à l’âge qu’il avait", explique Ingrid Nomad. "Pourtant, cela n’a rien à voir avec la musique. Quand j’étais dans la pop, des managers m’ont demandé d’être plus sexy, me comparaient à d’autres chanteuses et me demandaient de devenir comme elles. Ce n’est pas chouette, d’autant plus quand on exerce un métier artistique dans lequel la personnalité est importante !"

© Tous droits réservés

Malgré son expérience, elle ne vit pas de sa musique. "C’est impossible. J’ai eu l’espoir d’exercer ce métier à temps plein, notamment après la sortie de mon premier album. Pour ma santé mentale, j’ai décidé de vivre les choses comme elles se présentent. Quand j’étais aux États-Unis, je pensais que j’allais devenir une star, comme Whitney Houston qui était en train de percer à ce moment-là. Il y a aussi des stéréotypes sur la manière dont une artiste ‘se crée’. Je suis toujours étonnée de voir tellement de personnes s’inscrire à The Voice par exemple. Il y a une certaine image de la célébrité qui semble plaire, moi elle ne m’attire pas du tout. Je pense qu’il est important de garder les pieds sur terre et de suivre son cœur. Il ne faut écouter aucun autre conseil."

Ce n’est pas évident quand on n’a pas étudié au Conservatoire et quand on arrive tard dans ce milieu

Loading...

Le festival Jazz au féminin sera leur tout premier concert depuis le début de la pandémie, qu’elle attend avec impatience. "Il faut dire que jouer de la musique c’est fantastique. Il y a tellement d’émotions. Ce n’est comparable à rien d’autre. Avec mes musiciens, je m’entends très bien, il n’y a pas de stéréotypes entre nous, je peux être moi-même sur scène, je n’ai pas besoin de créer un personnage ou une façade. Je peux être libre." La liberté encore, comme un mantra dans le parcours d’Ingrid Nomad.


Les autres artistes

Stacey Kent

Accompagnée par le pianiste Art Hirahara, Stacey Kent ouvrira le festival en présentant son album Songs From Other Places, une exploration des thèmes du lieu, l’appartenance et le pouvoir transformateur du voyage.

Chrystel Wautier

Influencée par la musique pop et soul, Chrystel Wautier est considérée comme l’une des artistes les plus prometteuses de sa génération.

Françoise Derissen

Sur son nouvel album, Françoise Derissen fait entendre sa voix, en plus de son violon. Le style ? Entre jazz et improvisations, avec quelques touches de folk et de classique dans l’écriture.

Barbara Wiernik "Ellipse"

Les textes chantés par Barbara parlent d’oubli, de lâcher-prise, de féminité ou encore de parcelles de vies. Un mélange heureux de musique de chambre, de jazz et de chanson.

Nabou Quartet

La tromboniste Nabou Claerhout se caractérise par un jeu plus libre qui donne le ton de la nouvelle génération de musicien·nes.

Nina New Dawn (Hommage à Nina Simone)

Nina, New Dawn est un spectacle poétique et engagé, expérimentant diverses sonorités dans un dispositif scénique contemporain, autour de la chanteuse Nina Simone.

Trois regards sur le jazz – expo

Trois approches singulières et trois perceptions complémentaires qui ne manqueront pas d’enrichir le regard des visiteurs et visiteuses sur cet art musical qu’est le jazz.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Articles recommandés pour vous