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Le foulard dans les Parlements en Belgique, un non-débat en 2019?

Farida Tahar prêtera serment sous la bannière Ecolo.
11 juin 2019 à 04:50Temps de lecture6 min
Par Karim Fadoul

Première en Belgique et première en Europe. Le 23 juin 2009, une députée portant le foulard islamique prête serment. Mahinur Ozdemir, alors cdH, devient la première parlementaire voilée de l'histoire politique du pays. Ce mardi 11 juin, Mahinur Ozdemir ne sera plus un cas unique: Farida Tahar, élue indépendante sur la liste Ecolo, deviendra députée bruxelloise et elle porte le foulard. Une installation qui devrait être beaucoup moins commentée.

Dix années sont passées entre ces deux événements politiques. En 2009, la classe politique avait vigoureusement réagi. Le MR avait demandé l'interdiction du port des signes religieux au sein des assemblées. Voici ce que Denis Ducarme, alors député fédéral MR, disait au micro de la RTBF en juin 2009: "Le Parlement est un lieu symbolique. Et je crois qu'on doit peut-être y marquer son appartenance à une société plutôt qu'y revendiquer une différence. Parce qu'on représente l'ensemble des intérêts nationaux, pas des intérêts particuliers, corporatistes ou communautaristes."

Reportage avant la prestation de serment de Mahinur Ozdemir

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En 2009, Denis Ducarme avait déposé un texte afin de faire modifier le règlement d'ordre intérieur de la Chambre. Une initiative similaire avait été lancée au niveau du Parlement bruxellois, par Philippe Pivin (MR). Préventivement, le bureau du Parlement bruxellois avait épluché son propre règlement. En l'absence d'article sur le sujet, il avait été décidé de ne pas empêcher Mahinur Ozdemir de prêter serment et de mettre la question au frigo. 

Silence en 2014

En 2014, Mahinur Ozdemir est réélue et la question ne revient plus sur le tapis. En 2019, Mahinur Ozdemir (exclue entre-temps du cdH) ne s'est pas représentée. Mais lors de la campagne, chez Ecolo, Farida Tahar apparaît comme une potentielle future élue (comme l'écrit L'Echo), malgré une 68e place. Le 26 mai, elle récolte 2993 voix et devient parlementaire.

Pourquoi les initiatives entreprises par le MR n'ont-elles jamais abouti? Aujourd'hui, Denis Ducarme ne souhaite pas faire de commentaires. Pas plus Vincent De Wolf, chef de groupe sortant MR au Parlement bruxellois. Ni même Françoise Schepmans, tête de liste lors des dernières élections. Peut-être parce qu'elle a croisé Farida Tahar, alors PS, sur les bancs du conseil communal de Molenbeek entre 2012 et 2018?

En tout cas, la question du port des signes religieux ou philosophiques dans les assemblées parlementaires belges semble faire beaucoup moins débat. De là à parler d'une normalisation? "C'est un peu tôt pour le dire. Nous le verrons au terme de sa prestation de serment et s'il y aura eu des commentaires dans un sens ou dans l'autre. Pour parler de normalisation, il faut rappeler que nous en sommes à la deuxième femme concernée, ce qui est bien peu pour parler d'une normalisation", commente Caroline Sägesser, chercheuse au CRISP, le Centre de recherches et d’informations socio-politiques. "Mahinur Ozdemir a été la première élue à porter le foulard en 2009. Cela a forcément suscité des réactions. Dix ans après, peut-être n'y aura-t-il aucune réaction? Peut-être seront-elles beaucoup moins intenses? Mais je serai très étonnée qu'il n'y en ait pas dans la mesure où on a pu constater durant la campagne que ce thème du foulard restait important pour un certain nombre de personnes avec des réactions plutôt émotionnelles."

L'absence de consensus politique

En 2014, on l'a dit, Mahinur Ozdemir est réélue. "Ceux qui avaient annoncé qu'ils allaient agir de façon à rendre impossible le port de signes convictionnels dans un parlement n'ont rien fait. Il n'y avait donc plus de motifs dans leur chef de se remobiliser en 2014", analyse Caroline Sägesser. "Il n'y a pas de consensus politique pour soutenir une telle interdiction. D'une manière générale, d'autres initiatives ont été prises pour restreindre le port de signes convictionnels. Cette matière est extrêmement délicate à la fois politiquet et juridique. Car on touche à une matière qui traite de la liberté de culte. On assiste donc à un conflit entre deux normes: la liberté de cultes d'une part et la volonté de neutralité dans l'espace public d'autre part."

"Ce qui va sans doute se produire, dans les semaines et les mois à venir, c'est que cette question va revenir sur le tapis", conclut enfin Caroline Sägesser. "Il faut tout de même rappeler que Farida Tahar a été élue grâce à son score personnel important. Ses électeurs ont voté pour elle en sachant qui elle était, quelles étaient les valeurs qu'elle défendait et qu'elle avait fait de la défense de femmes musulmanes qui portent le foulard un de ses thèmes de prédilection. C'est finalement peut-être elle et pas ses détracteurs qui va remettre cette question sur le tapis politique."

Tout ce qui est nouveau fait peur

Pour Mahinur Ozdemir, "tout est ce qui est nouveau fait peur", estime-t-elle. "J'étais pionnière en la matière si l'on veut. C'était nouveau et cela avait suscité une surmédiatisation au niveau belge et au niveau international. Cette surmédiatisation était selon moi disproportionnée. Mais je peux comprendre les craintes. Dix ans plus tard, on se rend compte qu'il y a un processus de normalisation. La preuve: en 2014, lorsque j'ai été réélue, cela a été tout à fait normal. Plus aucune polémique. En 2009, par contre, des textes ont été déposés notamment par le MR pour interdire la présence de signes convictionnels dans les assemblées. Cela m'avait étonné de la part du MR, le parti des libertés individuelles, loin de la ligne exprimée par ce parti en 2007. Le MR s'était replié dans un arc identitaire, dans une forme de choc des civilisations. Aujourd'hui, on constate que ce sont les conservateurs qui perdent du terrain. Nous vivons dans un monde globalisé. On ne peut plus défendre le modèle: une couleur, une religion, que des hommes."

Mahinur Ozdemir: sa prestation de serment le 23 juin 2009

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Mahinur Ozdemir estime que Bruxelles est un modèle du genre. "Le Parlement bruxellois est le reflet de la société, ce parlement a été avant-gardiste et inclusif. Bruxelles est une ville pionnière en matière de diversité avec le premier bourgmestre de couleur, le premier bourgmestre d'origine turque, le premier bourgmestre d'origine marocaine. Cela montre une volonté de participation de tous les citoyens bruxellois. C'est un signal positif face à la montée des populismes. J'ai siégé pendant treize ans dans des assemblées, au conseil communal de Schaerbeek et au Parlement bruxellois. Cela n'a jamais causé le moindre problème. Au contraire, j'ai démontré par ma présence et les dossiers que j'ai traités que j'étais une porte-parole des thématiques qui touchent les Bruxellois."

"J'ai été élue en 2009 avec 2851 voix de préférence. Si je n'avais été élue que par des électrices voilées, j'aurai explosé mon score", ajoute l'ancienne députée quand on lui demande si elle n'a pas été LA députée des femmes voilées. "Evidemment des femmes qui portent le foulard, qui sont exclues du marché de l'emploi et sont victimes de discriminations font référence à moi. Je sais que j'ai été un "modèle" pour des femmes qui veulent être vues pour leurs compétences et pas juste pour leur foulard. Je ne sais pas si je suis un modèle pour Farida Tahar mais elle a tout mon soutien. Nous avons eu la première échevine voilée à Gand, des conseillères communales voilées dans des partis différents... Cela part d'un principe de normalisation. Il y a quinze ans, on parlait des élus d'origine étrangère comme étant des ovnis. Aujourd'hui, on n'en parle plus. Limite: ce sont les partis qui ne représentent pas assez la diversité à Bruxelles qui sont remis en question."

Farida Tahar n'a pas souhaité, à ce stade, répondre à nos questions, estimant ne pas vouloir être réduite à son foulard. Le foulard que porte Farida Tahar a toujours été un "non-débat", nous souffle-t-on chez Ecolo. Sa candidature d'ouverture a été validée par plus de deux-tiers des membres de l'assemblée, selon nos sources qui font remarquer "les compétences et l'ancrage" de la nouvelle élue.

Conseillère communale entre 2012 et 2018

Rappelons que de 2012 à 2018, Farida Tahar a été conseillère communale à Molenbeek sur les bancs du PS (alors dans l'opposition). N'étant pas garantie d'obtenir une place aux régionales, en raison de son voile, elle quitte le Parti socialiste et rejoint les listes Ecolo, en tant que candidate d'ouverture. 

Farida Tahar est vice-présidente du Collectif contre l'islamophobie en Belgique. Le CCIB, de même que Farida Tahar ainsi que d'autres associations ont été épinglées dans un article du Vif sur le thème de l'influence des Frères musulmans en Belgique. Suite à plusieurs plaintes, le Conseil de déontologie a pointé plusieurs griefs dans la publication de l'hebdomadaire: l’absence de droit de réplique aux personnes citées; des titres et illustrations qui dramatisent inutilement la problématique abordée et reposent sur des stéréotypes; une insuffisance dans la recherche de la vérité. 

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