Chronique littérature

"Le Magicien" de Colm Toibin, une biographie de Thomas Mann, génie des lettres et de la dissimulation

© Photo : AFP PHOTO / JUSTIN TALLIS – Couverture : Grasset

08 sept. 2022 à 09:21Temps de lecture3 min
Par Céline Dekock

Sophie Creuz nous présente une biographie, celle de Thomas Mann, écrite par Colm Toibin et intitulé "Le Magicien".

Colm Toibin ne craint pas d’aborder des monuments par la face intime. On lui doit notamment un portrait de la Vierge Marie en mère d’un fils rebelle nommé Jésus ou encore une biographie du très secret écrivain Henry James. Ici, c’est à Thomas Mann, géant des lettres allemandes qu’il s’intéresse. Notez qu’il a aussi écrit sur des anonymes, des femmes en particulier, et sur la manière dont le destin a décidé de leur vie.

Thomas Mann n’a cessé de s’inspirer de sa propre existence pour décrire, dans "Les Buddenbrook", la chute d’une famille industrielle à partir de la sienne. Il y a également le séjour de sa femme dans un sanatorium, qui lui a permis de composer "La Montagne Magique", son séjour à Venise en plein choléra qui a inspiré "Mort à Venise". Il était d’autant plus difficile de se faufiler entre les pages pour faire émerger les ressors de la famille de Thomas Mann et de ses six enfants, mais aussi de son frère Heinrich, écrivain lui aussi en butte au nazisme, à l’exil et à ses vicissitudes.

Comment se dépatouiller des faits et faire le tri entre l’homme et l’œuvre, le génie littéraire et le père distant d’enfants, tous talentueux, mais l’opposé de ce qu’il était lui-même. Klaus et Erika en particulier, qui traversent ce livre, novateurs, libérés, provocateurs et très engagés politiquement.

Thomas Mann a aussi pris position contre Hitler dès 1934, ce qui lui a valu la censure, bien qu’il soit Prix Nobel, et l’exil aux Etats-Unis. Et c’est depuis sa luxueuse villa californienne qu’il écrira et donnera des conférences pour alerter l’opinion sur le chaos que subit l’Europe, tout en écrivant, sans déchirement apparent sur la beauté luxuriante de son paisible jardin.

S’il était resté en Allemagne on imagine qu’un sort plus funeste lui eut été réservé, d’autant que sa femme était juive, d’une famille qui avait été mécène de Wagner.

Et c’est ce qui est déroutant dans cet ouvrage, et ce qui l’a motivé sans doute : ces paradoxes de la vie de famille de Thomas Mann. Une famille toute traversée par l’art, la musique, les valeurs humanistes, l’opposition politique critique de Klaus, d’Heinrich, jusqu’au découragement. Et en même temps, il y a ce père illustre, ce génie des lettres qui a l’air de flotter, tout pénétré de Goethe et de civilisation gréco-latine, qui apparaît ici, dans toute sa froideur, sa distance, y compris avec ses enfants dont deux se suicideront. Et dont trois étaient ouvertement homosexuels, ce que Thomas Mann, lui-même attiré par les hommes, ne s’autorisa jamais.

Et c’est ce qui intéresse Colm Toibin, ce gouffre entre d’une part l’écrivain sensible, raffiné, érudit, engagé moralement, et de l’autre, l’homme distant qui disserte de la nature de l’art avec son ami Herman Hesse mais ne manifeste aucun sentiment privé. Il ne se rend pas même à l’enterrement de son fils, trop loin, pas le temps…

On apprend beaucoup de choses dans cette biographie romancée très documentée, chronologique même, qui soulève tous ces paradoxes mais sans pousser la porte du moi intérieur. Il apparaît donc tel qu’il l’a bien voulu, mari fidèle, soutien de famille discret, émigré de luxe, esthète raffiné et bourgeois mondain.

Lui, qui dans son œuvre n’a cessé de mettre en scène le trouble de désirs inavouables, la crise spirituelle de notre civilisation et le pacte faustien que d’aucun signe avec le diable. Rien de tout cela ne semble ébranler son être profond et n’émerge en tout cas de ces pages qui, dès lors, m’apparaissent un peu vaines.

Mais, peut-être faut-il s’en tenir à ce qu’écrit Colm Toibin, "si l’occasion était offerte à Thomas Mann de dire un dernier mot sur l’esprit humain, il aimerait le faire sur un mode comique : il mettrait en fiction, l’idée que les humains n’étaient pas fiables, qu’ils transformeraient leur propre histoire au gré des circonstances, que leur vie était un effort continu, éreintant et amusant pour avoir l’air crédible. Tel était, lui semblait-il, le pur génie de l’humanité, et tout son drame."

Chronique littérature

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous