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Le pèlerinage pénitentiel du pape François au Canada, les sources du traumatisme

25 juil. 2022 à 16:02 - mise à jour 26 juil. 2022 à 09:48Temps de lecture6 min
Par Pascal Bustamante

Le souverain pontife, âgé de 85 ans et dont la santé a déjà motivé le report de son voyage au Congo, a décidé de passer 6 jours au Canada dans le but de présenter solennellement des excuses aux peuples autochtones canadiens.

Depuis plusieurs années, il y a un coup de projecteur sur les conditions dans lesquelles des enfants amérindiens ont été retirés de leurs familles et placés dans des pensionnats subsidiés par le gouvernement et, pour une grande majorité d’entre eux, gérés par des organisations religieuses, parmi lesquelles l’Église catholique dans la plupart des cas. La visite du pape au Canada est l’aboutissement d’un long travail, entamé par la Commission de vérité et réconciliation canadienne en 2006. Depuis lors, la société canadienne tente de panser cette blessure dont de nombreuses victimes sont encore en vie.

Le drame des pensionnats autochtones

A Ermineskin, la stèle érigée sur les lieux du pensionnat autochtone actif entre 1894 et 1976. Le bâtiment a été démoli depuis.
A Ermineskin, la stèle érigée sur les lieux du pensionnat autochtone actif entre 1894 et 1976. Le bâtiment a été démoli depuis. Anne -Sophie Thill – AFPTV

A la faveur de la Loi sur les Indiens, adoptée en 1876, l’État fédéral canadien s’est vu attribuer la tutelle sur les collectivités autochtones. C’est dans ce cadre que des pensionnats sont ouverts pour éloigner les enfants de leurs lieux de vie, de leurs familles, bref de leur culture et, en ce compris, de leur langue. Plus de 150.000 enfants ont connu ce sort.

Il y a eu pas moins de 135 pensionnats de ce type, essentiellement dans l’Alberta, au Québec et dans le Grand Nord. Les pensionnaires ont été confrontés à des abus de tous ordres, des actes de violence qui les ont conduits à la marginalisation sociale. À l’occasion de la visite papale, des témoignages de survivants ont été collectés.

Chef Wilton Littlechild

Chef Wilton Littlechild
Chef Wilton Littlechild CBS NEWS

Chef Wilton Littlechild a passé une bonne partie de son enfance à la Carlisle Indian Industrial School. Pour lui, l’objectif de la politique d’éloignement des enfants n’avait qu’un but:

Tuer l’Indien dans l’enfant.

C’était pour lui le principe suivi au Canada. D’ailleurs, les enseignants ne s’adressaient à lui que par un numéro : 65. Il avait 6 ans à l’époque mais le souvenir est toujours vivace : " Eh bien, je pense que c’est là que le traumatisme commence. Pas seulement la violence physique, la violence psychologique, la violence spirituelle. Et le pire de tout, des abus sexuels. Je pense que c’est là que ma colère a commencé quand j’étais jeune. "

Chef Wilton Littlechild est à présent un homme mûr. Il jette un regard fier sur le chemin de reconstruction qui a été le sien. " Ils n’ont pas tué mon esprit. Donc, je suis toujours cri (peuple autochtone). Je suis toujours qui je suis. Je ne suis pas "65". Mon nom est Mahigan Pimoteyw. Donc, ils n’ont pas tué mon esprit ".

Bruce Cutknife

Bruce Cutknife – Survivant des pensionnats autochtones
Bruce Cutknife – Survivant des pensionnats autochtones Matt McKnight – Vanessa Johnston – Reuters

Bruce Cutknife a été scolarisé dans l’un de ces établissements. Il se souvient des brutalités quotidiennes. Quand il est arrivé dans le pensionnat, il ne parlait pas l’anglais.

"Certes, vous n’oubliez jamais des choses comme ça – quand quelqu’un vous frappe ou vous punit ou vous gifle. Et je pense que pour la plupart c’était – au début, quand nous sommes entrés dans la salle de classe, nous n’avions pas de jardin d’enfants, on était tout de suite en première, et quand nous ne répondions pas correctement, nous recevions une gifle ou on nous tirait les cheveux, ou on nous jetait des choses – les punitions étaient très sévères."

Père Cristino Bouvette

Père Cristino Bouvette, directeur liturgique national pour la visite du pape au Canada.
Père Cristino Bouvette, directeur liturgique national pour la visite du pape au Canada. Matt McKnight – Vanessa Johnston – Reuters

Pour le Père Cristino Bouvette, l’expérience du pensionnat a été endurée par sa grand-mère. Il est à présent prêtre catholique, il a largement participé à l’organisation du voyage papal, il occupe la fonction de directeur liturgique national pour l’événement.

"Mon lien personnel est que ma grand-mère paternelle a passé douze ans dans le système des pensionnats. Elle a donc passé pratiquement toute son enfance loin de sa famille. Elle a perdu sa mère au cours de cette période, elle n’a pas pu être auprès d’elle quand elle est morte. Elle a perdu son frère dans l’école voisine et elle n’a même pas pu être avec lui quand il est mort ".

La visite du pape revêt pour lui une signification toute particulière. De nombreux Autochtones sont de confession catholique.

Les sépultures anonymes

En 2021, de nombreuses tombes ont été retrouvées à proximité des lieux où ces pensionnats fonctionnaient. Le dernier a été fermé en 1996. Et tout au long de leur activité, on estime à près de 6000 le nombre d’enfants décédés pendant leur séjour. Les corps n’étaient souvent pas retournés à leurs familles pour des raisons économiques. Les familles n’étaient même pas toujours prévenues de la disparition de leur enfant.

A présent, des membres de la communauté autochtone canadienne procèdent à des fouilles sur les lieux qui ont abrité ces pensionnats. Au moyen de radars, en tentant de mettre la main sur des registres, des archives. La découverte de ces tombes anonymes a déclenché un véritable séisme dans la société canadienne, autochtone ou non. Si les sévices étaient globalement peu connus, l’existence des pensionnats n’était pas un mystère. Jusque dans les années 60, l’idée selon laquelle les peuples autochtones avaient une culture inférieure et qu’il fallait les en couper ne faisait pas scandale. Le fruit aussi d’une lecture ethnocentriste des nations amérindiennes.

Loi sur les Indiens

L’origine de l’existence des pensionnats autochtones plonge ses racines dans la Loi sur les Indiens. Un texte de 1876 qui reprend des dispositions de droit colonial pour gérer les populations indiennes et les terres sur lesquelles elles se trouvent. Ces textes mettent ces populations sous tutelle, comme des enfants ou des pupilles de l’État. De plus, la Loi sur les Indiens octroie au gouvernement de vastes pouvoirs concernant l’identité, les structures politiques, la gouvernance, les pratiques culturelles et l’éducation des Premières Nations. Ces pouvoirs restreignent les libertés des autochtones et permettent aux agents du gouvernement d’accorder des droits et des avantages en fonction de critères moraux arbitraires.

Ces lois ont aussi donné le fondement juridique pour l’organisation d’un réseau de pensionnats destinés à atteindre l’acculturation de ces populations. Pensionnats dont la gestion a été confiée à différentes communautés religieuses, catholiques ou non.

Cette loi a été amendée à plusieurs reprises. En 1985, le plus profondément. La dernière version a supprimé les discriminations envers les femmes et a donné l’autorisation aux différents groupements d’autochtones à décider elles-mêmes qui en fait partie. Une prérogative antérieurement en possession du gouvernement fédéral canadien.

Des excuses publiques

Réception de délégations autochtones canadiennes au Vatican par le pape François – 1er février 2022
Réception de délégations autochtones canadiennes au Vatican par le pape François – 1er février 2022 Centro Televisivo Vaticano

En février 2022, le pape a reçu des délégations d’Amérindiens canadiens au Vatican. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il a annoncé sa visite en personne au Canada. A l’issue de cette visite, il a formulé une première fois des excuses explicites. Voici un extrait de son discours :

"À travers vos voix, j’ai pu constater et porter en moi, avec une grande tristesse au cœur, vos histoires de souffrances, de privations, de traitements discriminatoires et de diverses formes d’abus subis par nombre d’entre vous, notamment dans les pensionnats.

 

Réactions contrastées

Tony Alexis, chef de la nation sioux Alexis Nakota - 16 juillet 2022
Tony Alexis, chef de la nation sioux Alexis Nakota - 16 juillet 2022 Gerardo Gomez - CTV - Reuters

Les excuses du pape François, et par sa voix, de l’Église catholique ont été reçues diversement par les populations autochtones du Canada. En 2021, la découverte des sépultures avait donné lieu à des attentats, des incendies d’églises et des manifestations de colère à l’égard de l’Église catholique. Tony Alexis, chef de la nation sioux Alexis Nakota choisit la voie de la réconciliation :

En tant que chef de l’Église catholique romaine, les excuses du pape François sont une reconnaissance du rôle de l’Église dans le mal et la douleur causés aux peuples autochtones vivant au Canada. Pour certains, notre peuple, les excuses du pape François ne suffiront pas. La guérison n’est pas linéaire, ces excuses seront une étape fondamentale vers le pardon, la guérison et la réconciliation pour beaucoup d’autres. Tout comme les capacités de guérison de Wakamne, il est normal que la visite du pape dans ce lieu de guérison apporte la guérison à tant de personnes."

Certains, comme Leah Redcrow, membre de la Première nation de Saddle Lake, de simples excuses ne vont pas assez loin. Elle demande une véritable collaboration de la part de l’Église dans les enquêtes et dans la recherche de chacun des abus subis par la communauté autochtone :

" Ouvrez les archives secrètes pour que nous puissions consulter les registres quotidiens. Et je pense que cela aidera davantage à la réconciliation que le fait de dire 'désolé'. Ce serait une action tangible. Des excuses ne signifient rien pour moi. Ce que je veux c’est une action tangible, ouvrir les archives, laisser nos enquêteurs travailler."

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