Voyages

Le photographe Robert Doisneau et la musique

Portrait de Robert Doisneau dans sa maison à Montrouge, France, 1992

© Peter HAMILTON / Gamma-Rapho via Getty Images

26 juil. 2021 à 13:10Temps de lecture6 min
Par Axelle Thiry

Toute sa vie Robert Doisneau a "photographié la musique, toutes les musiques". Des musiciens de rues aux Rita Mitsouko en passant par Boulez, Dutilleux ou encore Django Reinhardt et Bill Coleman. Axelle Thiry vous propose un voyage à travers l’objectif de l’un des plus grands photographes du XXe siècle.

Dans mon école idéale de photographie, il y aurait un professeur de bouquet et un professeur de musique. On ne formerait pas des virtuoses du violon, mais on expliquerait le rôle de la musique qui donne une lumière sur les civilisations passées, formation complémentaire très nécessaire.

Robert Doisneau

Rolleiflex en bandoulière, Robert Doisneau a arpenté pendant des années les banlieues de Paris. Dans ces clichés "la musique est partout présente et participe surtout du regard humaniste du photographe". Car l’amour pour la musique naît souvent chez Doisneau d’un amour pour les gens…

Robert Doisneau confiait qu’il y avait des jours où il sentait qu’il n’était pas prêt à s’émerveiller. Mais quand le moral est au beau, il s’en va "jouer avec l’apparence des choses : savoir saisir ce que le hasard vous envoie, c’est un vrai plaisir ! Quand vous préparez un beau cadrage soigné, et qu’un quidam vous passe sous le nez, il ne faut pas attendre qu’il sorte du cadre. Les plus belles rencontres naissent du hasard".

L’univers musical de Robert Doisneau

Cet univers rassemble des musiciens de rue, des portraits de célébrités, et la magnifique galerie de portraits de son ami le violoncelliste Maurice Baquet. Doisneau a intitulé une photographie "Hommage à Saint-Saëns". On y voit Maurice Baquet jouer du violoncelle sur l’eau, entouré de cygnes. Doisneau écrit : "Le cygne est une sorte de canard distingué introduit en France par Camille Saint-Saëns. Cet oiseau flotte très bien sûr les lacs où majestueusement, il ne va nulle part. Devenu vieux, il consent à mourir sur la scène de l’Opéra."

C’est dans la rue que Doisneau a rencontré la musique, entre la porte de Gentilly et la place d’Italie où se trouve son école. Parmi ses premières images, on trouve un accordéoniste de dos. Robert Doisneau confiait : "Personne à ma connaissance n’a parlé de la similitude qui existe entre un accordéoniste et un peintre naïf. La peinture naïve, qui accumule un maximum de détails dans le minimum de place, s’apparente en effet à l’art de l’accordéon, qui consiste à jouer le maximum de notes dans le minimum de temps. Il y a dans ces deux disciplines le même culte de la virtuosité, qui révèle une grande fluidité de sentiments."

Quand on l’interrogeait sur ses musiciens préférés, Robert Doisneau répondait avec malice "avec une telle oreille en friche, mon avis n’a aucune importance". Sa carrière fut pourtant ponctuée de rencontres musicales, toutes inspirantes pour son œil d’artiste. Il capte par exemple un jour, le sourire de Pierre Boulez.

Robert Doisneau et Maurice Baquet, 1988

Robert Doisneau vivait une très belle amitié avec le violoncelliste Maurice Baquet. Il était aussi acteur et très bon skieur. Doisneau l’appelait " mon professeur de bonheur ". Ils se rencontrent en 1944. La sympathie est immédiate. Ils imaginent un livre ensemble, qui serait une sorte de blague. Le musicien y utiliserait son instrument dans toutes sortes de situations comiques. Le livre devait d’abord s’appeler On dirait un veau, puis Violoncelle slalom. Faute d’éditeur, il ne paraîtra que plus de trente ans plus tard, en 1981, sous le titre Ballade pour violoncelle et chambre noire. De nombreuses photographies nées de cette amitié nous sont devenues familières, comme la main tendue depuis le wagon du métro vers le violoncelle oublié sur le quai, Maurice Baquet tombé dans l’eau avec son instrument, le musicien avec son violoncelle en équilibre dans une rue de New York enneigée ou la célèbre photographie sur le pont de Brooklyn. D’autres photographies mettent en scène le violoncelle de Maurice Baquet, abrité sous un parapluie, ou qui prend le rôle d’un porte-manteau à une terrasse de café. Il y a aussi celle où Maurice Baquet se coince le nez dans l’archet ou encore, celle où il joue nu. Doisneau précise : Le violoncelle est un des très rares instruments dont on peut jouer entièrement nu.

L’aventure de la musique du XXe siècle

En 1961, Robert Doisneau photographie de nombreux compositeurs pour le reportage "L’aventure de la musique du XXe siècle" commandé par le magazine Le Point. Parmi eux figure Henri Dutilleux.

Robert Doisneau aime se promener seul dans Paris. Parfois, on lui demande de l’accompagner. Il répond : "Un peu plus tard… Pour le moment, j’ai deux ou trois choses à terminer". En réalité, il n’emmène personne. Il décrit la déambulation comme un vice solitaire et ne se laisse pas influencer par le charme des dames qui aimeraient l’accompagner. Au contraire, confie-t-il. Il ajoute : "J’aurais bien trop honte de leur exhiber mes hésitations, mes retours en arrière, et, surtout, mes attentes déraisonnables devant un décor du genre " entrée des artistes ". Quand viendront-ils ? Je n’en sais rien. Mais je me plante là. Alors seules les minutes, puis les heures passent. Rien n’apparaît aux deux bouts de l’horizon. La pollution romanesque me gagne. Je souhaite l’arrivée d’acteurs délirants, un curé exhibitionniste, un pensionnat de Jeunes Anglaises, ou peut-être encore un berger irlandais. L’immobilité est un luxe dans la ville où tout est mouvement. Statut sans piédestal, c’est étrange comme on peut attirer les pigeons. Avez-vous un décapsuleur ? N’avez-vous pas vu un petit caniche blanc avec une laisse rouge ? Je réponds toujours avec une exquise politesse et crac ! c’est l’instant précis où passe la jolie silhouette à jamais perdue. Vraiment, je n’ai pas besoin de témoins. Je me cramponne à mon rôle…

Robert Doisneau immortalise des compositeurs, comme Pierre Boulez, Pierre Schaeffer, Henri Dutilleux et André Jolivet. Chacun d’eux est photographié dans son espace de travail. Il aime toujours photographier les hommes près de leurs outils, dans leurs ateliers. Il entre aussi dans celui de François Baschet et Jacques Lasry. Il leur consacre un reportage. Le guitariste François Baschet et son frère, Bernard, ont inventé toute une famille d’instruments utilisant le verre pour les archets et le métal comme conducteur de vibrations sonores et comme élément vibrant. Doisneau aussi est ingénieux, jusqu’à la magie. Par exemple, dans son travail avec le violoncelliste Maurice Baquet, il fait des montages, trucages, photomontages, collages, déformations et fractionnements… En parlant de Maurice Baquet, il confie : "C’est un type avec qui je me sens tout à fait à l’aise. Ce n’est pas tellement le prétexte de faire un livre mais c’est surtout une bonne partie de rigolade". Doisneau réalise de nombreux portraits, poétiques et amusés, magnifiant son ami violoncelliste. Leur amitié durera plus de cinquante ans.

Suivez les pas de Robert Doisneau dans l’émission Voyages que lui consacre Axelle Thiry.

Programmation musicale :

Franz SCHUBERTMélodie hongroise D 817. David Fray. Erato 4616699.

Camille SAINT-SAËNSLe cygne. Gautier Capuçon et Frank Braley. Warner 6328450.

Alberto IGLESIASCasa con ventanas y libros, Retrato de Amanda Gris, Existe Alguna, et Tango de Parla extraits de La fleur de mon secret. Ensemble Soledad. Virgin 724354562525.

Pierre BOULEZNotations n°8 et n°11 et L’oiseau prophète Schumann. Matan Porat. Mirare 213.

Joseph HAYDNLes deuxième et troisième mouvements du Concerto pour violoncelle n°1 en do majeur. Edgar Moreau & l’ensemble Il Pomo d’Oro sous la direction de Riccardo Minasi. Erato 4605266.

Henri DUTILLEUXExtrait de "Ainsi la nuit, pour quatuor à cordes". Quatuor Arcanto. HMC 902067.

Jean-Sébastien BACHAdagio du Concerto en ré mineur BWV 974, Presto du Concerto en ré mineur, Prélude du Choral BWV 639 dans une transcription de Ferruccio Busoni, et la Fantaisie extraite de la Fantaisie et Fugue en la mineur BWV 904. Vikingur Olafsson. DG 4835022.

Ludwig van BEETHOVENLe premier mouvement de la Sonate pour violoncelle opus 69 en la majeur. Daniel Müller-Schott & Angela Hewitt. Hyperion 67633.

Vincenzo BELLINICasta diva extrait de Norma. Maria Callas et l’Orchestra del teatro alla Scala sous la direction de Tullio Serafin.

Claude LUTER Reincarnation Rag.

Wolfgang Amadeus MOZARTLa Sonate en ut majeur K 545 n°16. Maria Joao Pires.

Antonio VIVALDILe Concerto en ré majeur RV 234 dit l’Inquietudine. Daniel Hope & Chamber Orchestra of Europe sous la direction de Lorenza Borrani. DG 00284777463.

Franz SCHUBERTL’andante du Quatuor n°13 " Rosamunde " en la mineur D 804. Quatuor Artemis. Virgin classics.

Juliette GRECOParlez-moi d’amour.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck GAUVAIN

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