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Le populisme et les femmes : quels dangers ?

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05 oct. 2022 à 16:06Temps de lecture7 min
Par Claudia de Castro Caldeirinha*, une chronique pour Les Grenades

Les récentes élections en Italie et en Suède sont un nouveau signal des menaces qui pèsent potentiellement sur la démocratie, les femmes et l’Europe. Non seulement le populisme d’extrême droite est en expansion, mais aucun pays n’y échappe. Pas même un pays traditionnellement défenseur des droits humains comme la Suède.

De la Pologne à la Hongrie, du Brésil aux États-Unis, de l’Espagne au Royaume-Uni, de la France au Portugal, les nouveaux et anciens partis populistes gagnent en "bruit" et en pouvoir.

Des politiques qui portent atteinte aux libertés des femmes

Le chef des démocrates suédois (SD), Jimmie Åkesson, a vu le contexte politique de l’élection de cette année comme une opportunité stratégique de faire passer son mouvement nationaliste de droite et sa rhétorique inspirée par Trump à des niveaux d’influence qu’il n’avait pas encore atteints. On note aussi la présence constante de Marine Le Pen dans les élections politiques en France au cours des dernières décennies. Malgré la mobilisation des Français·es pour empêcher l’extrême droite d’être élue, celle-ci devient de plus en plus "présidentiable" – Marine Le Pen a obtenu 41% des voix lors de sa course contre Emmanuel Macron en avril.

Le populisme conforte l’image ultra-conservatrice des "bons" rôles de genre, c’est-à-dire les hommes comme pilier de la famille contre les femmes reproductrices

Nous avons également observé des tendances néfastes en Europe de l’Est, avec la mise en œuvre de politiques qui ont gravement porté atteinte aux libertés fondamentales, tout particulièrement aux libertés difficilement acquises des femmes, tout en mettant davantage sous pression des groupes déjà exposés (communauté LGBTQI, personnes racisées, minorités religieuses, etc.).

Nous savons que chaque fois que des régimes populistes contrôlent un pays, on assiste à une dégradation des institutions et des valeurs démocratiques, des droits humains et de la société dans son ensemble.

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Or le monde actuel devient de plus en plus instable (avec les pandémies, les guerres, la récession, la crise climatique, la crise énergétique, les fossés numériques, les transformations démographiques, etc.). La polarisation et l’insatisfaction sociale continuent de croître. Ce sont malheureusement les conditions idéales pour alimenter les forces populistes, car leur rhétorique simpliste et nostalgique promet ce en quoi les gens ont besoin de croire : un retour à la sécurité, la stabilité, la richesse, le confort. Mais, en réalité ce qu’ils apportent, c’est la haine, l’érosion de la confiance sociale et institutionnelle, l’intolérance, le racisme, l’exclusion, les dommages à long terme, les crises, les conflits…

Si le populisme n’est pas un phénomène nouveau, et si ses tendances ont été suivies de près, les démocraties progressistes n’ont pas encore trouvé la meilleure façon d’y répondre. Et c’est ce qui est inquiétant, pour l’Europe, et pour le monde.

L’Italie élit la première femme Premier ministre

À la tête d’une coalition ultra-conservatrice avec Silvio Berlusconi et Matteo Salvini, Giorgia Meloni vient de devenir la première femme Premier ministre de l’histoire du pays. Son parti, les "Fratelli d’Italia" veut dire "Frères d’Italie", nom qui est en soi tout un message misogyne. Son programme prêche la xénophobie, l’homophobie, prévoit de mettre en œuvre une politique dure anti-immigration et un retour à "l’identité chrétienne de l’Italie" qui relèvera le faible taux de natalité du pays…

Sa victoire a fait d’elle le visage du premier grand pays d’Europe occidentale à être dirigé par un régime populiste, ce qui risque de provoquer un impact à moyen et long terme dans la prise de décision de l’Union européenne et de ses politiques progressistes. Son discours ne laisse guère de doute sur ses valeurs : "Il n’y a pas de juste milieu possible […]. Aujourd’hui, la gauche laïque et l’islam radical menacent nos racines […] Soit on dit oui, soit on dit non. Oui à la famille naturelle, non aux lobbies LGBT… Oui à l’universalité de la croix, non à l’immigration de masse."

Cependant, il sera difficile pour Meloni de gérer son pays qui traverse une crise profonde sans les 200 milliards d’euros d’aides de l’UE. Ce qui signifie qu’elle devra créer des ponts et ouvrir le dialogue avec Bruxelles et les autres États membres qui ne l’accueilleront probablement pas à bras ouverts, après les critiques qu’elle leur a adressées.

Les femmes populistes contre les droits des femmes ?

Malgré l’ampleur de la recherche sur le populisme, sa relation avec les questions de genre reste largement sous-étudiée. Cependant, la composante de genre est clairement présente dans tous les récits populistes clés, en particulier ceux qui célèbrent les valeurs nationales (le foyer, l’unité familiale, la religion, la langue et la culture, le déclin démographique, les vagues d’immigrants envahissant les espaces nationaux).

Il est crucial de comprendre ces liens. Le populisme conforte l’image ultra-conservatrice des "bons" rôles de genre, c’est-à-dire les hommes comme pilier de la famille contre les femmes reproductrices, dans une version binaire stricte. Aux USA et dans toute l’Europe, le populisme a un point commun : l’exploitation des rôles archaïques et limités des genres.

Fortement basés sur la mentalité et les modèles du mâle alpha, les partis d’extrême droite ont généralement été représentés par des hommes. Cependant, en Italie et ailleurs, il semble y avoir davantage de visages et de voix féminins, défendant de manière proactive les "valeurs chrétiennes". Cette apparente contradiction soulève de multiples questions sur l’attrait des modèles de leadership hyper-masculins pour les hommes et les femmes, et l’association de certaines femmes à ces modèles.

L’imaginaire "macho" du populisme charme certaines femmes qui cherchent elles aussi à appartenir au "Nous privilégiés", en se joignant au dénigrement de ce qu’elles perçoivent comme des "autres" raciaux ou ethniques. En fait, cette division populiste de la société en "nous" et "eux" joue sur les pertes subies par les classes moyennes découragées (sous-employées ou sans emploi) au bénéfice des prétendues "élites efféminées" prétentieuses. Ce récit ultraconservateur utilise les "autres" comme boucs émissaires pour tous les problèmes sociétaux et vise à garantir le maintien de la domination de la majorité (race/ethno-nation), renforçant ainsi les visions suprémacistes et patriarcales du monde.

En pratique, ces personnes contribueront finalement à réduire l’égalité, la liberté et les droits fondamentaux des femmes (en termes de santé reproductive, de rôles sociétaux, d’éducation, de présence dans la prise de décision, etc). Les femmes comme Meloni semblent donc se tirer une balle dans le pied.

Illustrer les campagnes électorales avec des femmes

Une étude exhaustive de 187 partis dans 30 pays d’Europe occidentale et orientale, de 1985 à 2018, a conclu que les partis populistes accueillent des femmes comme députées lorsqu’ils sont en difficulté électorale et que les femmes sont sous-représentées parmi leurs électeurs – une décision électorale, plutôt qu’idéologique. Cela signifie qu’ils utilisent la représentation féminine de manière instrumentale et opportuniste en faisant des femmes les principales voix et en attirant l’attention du vote féminin – et du public en général.

Le populisme s’approprie et détourne donc des aspects du féminisme tout en les tordant pour qu’ils correspondent à leur vision patriarcale des femmes et des rôles de genre.

Lorsque l’extrême droite gagne (indépendamment du sexe du leader) les femmes, et toutes les minorités sociales, perdent. Avec la tactique consistant à utiliser les femmes pour "illustrer les campagnes", nous semblons avoir atteint une nouvelle phase – plus dangereuse – du populisme. Une phase qui utilise les visages des femmes pour nuire aux femmes collectivement.

Et la suite ?… La tentation des chants des sirènes

Avec l’hiver, la guerre, l’inflation, l’augmentation des prix de l’énergie et les nouvelles vagues pandémiques, le mécontentement social se généralisera vraisemblablement. Sachant à quel point la capacité des gouvernements individuels est limitée pour résoudre ces problèmes complexes par eux-mêmes, il sera difficile de contenir l’agitation et la volatilité sociales. Cette insatisfaction sera donc le terrain idéal pour les nouvelles voix populistes. Lassé·es de l’apparente impuissance des partis traditionnels, les électeurs et électrices auront tendance à se passer du côté de ceux et celles qui n’ont pas fait leurs preuves – et à écouter leurs "chants des sirènes".

Lorsque l’extrême droite gagne (indépendamment du sexe du leader) les femmes, et toutes les minorités sociales, perdent

Une autre tendance à garder à l’esprit est la démographie – l’Europe vieillissant, les pressions pro-natalistes sur les femmes auront tendance à augmenter. D’où l’importance d’inscrire les droits reproductifs (parmi lesquels le droit à l’avortement) dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE, comme l’ont demandé plusieurs membres du Parlement européen. Cette demande est bien sûr à l’opposé de ce que revendiquent les partis populistes extrémistes. Ces droits sont donc loin d’être acquis.

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Les forces progressistes en Europe – et dans le monde – doivent se préparer à affronter des années difficiles à venir, à protéger les valeurs démocratiques et à investir dans le multilatéralisme pour résoudre des problèmes complexes, tout en plaçant les personnes au centre, en particulier les femmes et les groupes les plus vulnérables.

Italie : l'extrême droite victorieuse - JT

*Claudia de Castro Caldeirinha est conseillère en leadership, diversité et inclusion et égalité des genres. Elle est auteure, conférencière TEDx, formatrice et facilitatrice et coach exécutive. Sa thèse de maîtrise porte sur le lien entre le genre, le conflit et l’identité.

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