Guerre en Ukraine

Le premier bombardement massif de civils il y a 85 ans : peut-on comparer Guernica et Marioupol en Ukraine ?

Photographie des ruines de l’hôpital Jose Fina à Guernica, au Pays Basque dans le nord de l'Espagne.

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26 avr. 2022 à 11:00 - mise à jour 26 avr. 2022 à 13:50Temps de lecture6 min
Par Miguel Allo & Africa Gordillo

Le 26 avril 1937 dans l'après-midi. Un jour de marché, il y a tout juste 85 ans. Une pluie de bombes incendiaires s’abat sur Guernica, petit village de Biscaye à quelques kilomètres à peine de Bilbao. Gernika en basque. À la manœuvre : la légion Condor de l’aviation nazie, appuyée par l’Italie fasciste, venues prêter main-forte aux troupes du général Franco en pleine guerre civile. La violence de l’attaque détruira une bonne partie de la ville et fera de nombreuses victimes parmi la population. Les morts et les blessés se comptent par centaines et le choc est immense, en Espagne et ailleurs. Pablo Picasso immortalisera cette tragédie dans une toile gigantesque, elle aussi restée dans l’histoire.

Ces dernières semaines, il n’est pas rare d’entendre comparer le drame vécu dans la ville ukrainienne de Marioupol à celui de Guernica. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lui-même s’y est prêté. Comparaison est-elle raison ? Il s’agit de deux moments charnières de l’histoire européenne aux conséquences humaines tragiques mais plusieurs aspects les différencient.

Des personnes inspectent les débris des bâtiments effondrés après les frappes aériennes du régime d’Assad et des forces russes sur des zones résidentielles dans le quartier de Maadi à Alep, en Syrie, le 17 novembre 2016.
Des personnes inspectent les débris des bâtiments effondrés après les frappes aériennes du régime d’Assad et des forces russes sur des zones résidentielles dans le quartier de Maadi à Alep, en Syrie, le 17 novembre 2016. © 2016 Anadolu Agency

Le 5 avril dernier, lors d’une intervention diffusée en direct à la Chambre des députés espagnole, Volodymyr Zelensky se lançait dans cette comparaison : "Nous sommes en avril 2022 mais on se croirait en avril 1937, quand le monde a appris ce qui se passait dans l’une de vos villes, Guernica".

Zelensky compare la guerre en Ukraine à Guernica

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Le président ukrainien était intervenu un peu plus tôt devant le Conseil de sécurité des Nations Unies et comparait Guernica à Marioupol, ville du sud-est de l’Ukraine assiégée par l’armée russe, "où il ne reste que des ruines, où 90% des bâtiments sont détruits, où les gens sont morts". Le 20 mars dernier, le consul général de Grèce à Marioupol, Manolis Androulakis, avait lui aussi comparé la ville ukrainienne assiégée par l’armée russe à Guernica ou encore à Alep en Syrie. "Marioupol fera partie de la liste des villes dans le monde qui ont été complètement détruites par la guerre, comme Guernica, Stalingrad, Grozny, Alep…", avait-il déclaré.

Guernica en feu après le bombardement.
Guernica en feu après le bombardement. © Tous droits réservés

Guernica (Gernika)

Guernica n’est pas la première ville bombardée par des forces armées. Dans les années vingt, les Britanniques avaient déjà largué des bombes sur plusieurs villes de Mésopotamie. Les Italiens aussi en Libye et en Éthiopie.

En Espagne, l’aviation allemande et italienne bombardaient Madrid, la capitale espagnole, dès septembre 1936. Mais, ce jour d’avril 1937, fut celui du premier bombardement massif de civils dans l’histoire.

Pour l’économiste, historien et professeur d’université émérite, spécialiste de la guerre civile espagnole et de la période franquiste, Angel Viñas, Guernica a marqué l’histoire et les esprits pour plusieurs raisons, notamment parce que la petite ville était sans défense mais aussi parce qu’elle constituait le terrain d’expérimentation de nouvelles méthodes militaires de largage de bombes explosives et incendiaires. Une expérimentation dramatique puisque les trois quarts de Guernica ont été détruits, voire plus selon Manuel Viñas.

Un nombre élevé de victimes

La pluie d’obus est allée de pair avec des pertes humaines par centaines. Le bilan humain des bombardements nazis reste incertain 85 ans après les faits. L’historien explique que Guernica a été prise par les forces de Franco quelques jours après le bombardement. Un périmètre a été bouclé et personne n’y est entré pendant plusieurs jours de "nettoyage". Viñas évalue le nombre de victimes à 1600, sur base de ses recherches.

L’historien et spécialiste de la deuxième guerre mondiale, Alain Colignon, précise de son côté que Guernica était une ville de 7000 habitants et "qu’il y a eu beaucoup de morts mais moins qu’on ne l’a dit dans un premier temps, semble-t-il. Mais quand-même un nombre assez considérable de victimes puisque, maintenant, les chiffres oscillent entre 250 et 300 à peu près alors qu’à l’époque, […] les autorités républicaines relayées par le Times avaient parlé de 1500 - 1600 victimes, arguant du fait que c’était un jour de marché et donc que les bombes s’étaient écrasées sur des foules compactes".

Après le bombardement, le général Franco a nié l’implication de ses troupes et a prétendu qu’il n’y avait pas d’escadrilles allemandes ou étrangères en Espagne. "Ce mensonge a été maintenu tout au long de la dictature franquiste. Certains la maintiennent encore aujourd’hui, au moins pour nier la collusion du commandement de Franco avec les Allemands", précise l’historien.

Un quartier détruit dans la partie orientale dévastée de Marioupol. Date de la photo le 15 avril 2022.
Un quartier détruit dans la partie orientale dévastée de Marioupol. Date de la photo le 15 avril 2022. © getty images

Marioupol

Huit décennies et demi plus tard, les armes font la loi sur bien d’autres terrains. C’est le cas de l’Ukraine, après le début de l’invasion russe le 24 février dernier. Les forces russes mènent une large campagne militaire sur tout le pays. Les forces ukrainiennes résistent.

Dans l’Est, entre la presqu’île de Crimée et la Russie, une ville portuaire retient l’attention, Marioupol. 10.000 civils y sont toujours pris au piège, certains dans des sous-sols, selon les informations transmises par les autorités ukrainiennes. La ville comptait un demi-million d’habitants avant la guerre.

Ici aussi, les bombardements ont réduit maisons, immeubles et infrastructures à quasi-néant. Les pertes humaines sont proportionnelles à la taille de cette ville qui donne sur la mer d’Azov : 20.000 morts, en raison des combats, de l’absence de nourriture, d’eau et d’électricité.

Comparaison est-elle raison ?

Les bombardements de 1937 et de 2022 font indéniablement de Guernica et Marioupol deux villes martyres, comme le fut Alep il n’y a pas si longtemps. Des villes presque anéanties où la population civile fit les frais de la technologie militaire. Là où les situations se rejoignent, c'est dans les bombardements justement, dans la volonté de l'agresseur de casser la résistance : casser la résistance des Basques à Guernica et celle des Ukrainiens à Marioupol. 

"La guerre ukrainienne n’a pas grand-chose à voir avec la guerre d’Espagne de 1936-1939", analyse Angel Viñas. L’historien pointe des circonstances et un contexte différents :"La guerre d’Espagne a beaucoup à voir avec l’empressement des puissances fascistes à préparer leur assaut contre la sécurité européenne." Il rappelle aussi la timidité des démocraties de l’époque et "leur aliénation, qui a vu des "rouges" des quatre côtés."

En Espagne, alors que le Front Populaire, une coalition de gauche alliant républicains et communistes, est au pouvoir depuis février 1936, plusieurs généraux stationnés au Maroc, parmi lesquels Franco, déclenchent le "golpe", le coup d’État. Une guerre civile s’en suit. Les puissances étrangères signent un pacte de non-intervention, y compris l’Allemagne et l’Italie… qui ne le respecteront pas. Dans cette guerre civile où la propagande joue un rôle clé, les nationalistes espagnols accuseront même les républicains d’avoir incendié Guernica, semant le doute dans la population espagnole.

"Dans le conflit espagnol", poursuit Angel Viñas, "l’Union soviétique de l’époque est venue en aide à la République espagnole assiégée. Le Royaume-Uni et la France, par omission, s’y sont opposés. Les États-Unis de l’époque, mieux vaut ne pas en parler. Et les puissances fascistes ou peu démocratiques ont fait leur jeu, même si elles sont intervenues en hommes et en matériel en si grand nombre qu’elles ont fait pencher la balance en faveur de Franco".

Alain Collignon évoque lui des aides de nature différentes à la république espagnole : une aide militaire de l'URSS contre espèces sonnantes et trébuchantes du Trésor républicain, une aide militaire plus discrète du gouvernement Blum en France (canons, mitrailleuses, avions). "Le gouvernement Blum a également laissé passer vers l'Espagne des volontaires issus de tous pays, recrutés essentiellement dans les milieux antifascistes, avec le renfort de prolétaires tentés par l'aventure et la solde, [...] dans le rang des Brigades internationales", ajoute-t-il.

Guerre civile et Invasion

Quant à la guerre en Ukraine, "quelle que soit la manière dont on l’envisage", c’est une guerre "entre États souverains, reconnus comme tels par la communauté internationale, disposant de sièges clairement différenciés aux Nations unies et parties parfaitement différenciées à une multitude de traités et d’accords multilatéraux". L’Ukraine est en effet un État indépendant depuis la dislocation des pays du bloc soviétique en 1991 et membre de l’ONU. La guerre qui ravage l’Ukraine aujourd’hui est la conséquence d’une invasion, celle de la Fédération de Russie.

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En ce qui concerne l'Ukraine, poursuit Alain Collignon, "Je dirais que l'aide est moins dissimulée maintenant qu'en 1936-1939, à tout le moins dans le chef du gouvernement Blum du Front populaire. L'aide est plus officielle. L'Ukraine est un État qui ne fait pas partie de l'Otan mais que l'Alliance atlantique soutient quand même parce qu'il est manifestement agressé et que, par sa seule existence, la République d'Ukraine déforce la puissance de la Russie perçue par les Occidentaux comme une sorte d'ennemi héréditaire sur lequel il convient de focaliser sont attention".

Durant la guerre d'Espagne, ce sont les démocraties antifascistes qui ont soutenu l'Espagne républicaine. En Grande Bretagne, le gouvernement conservateur n'a soutenu le gouvernement légal républicain que du bout des lèvres, de nombreux conservateurs espérant une victoire de Caudillo pour mettre fin à "l'anarchie syndicaliste et communiste qui minait la péninsule".  

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