Le président du comité R confirme la présence d’extrémistes potentiellement violents ou prédicateurs de haine au sein de l’armée

Extrême droite à la défense : rapport pas tendre du Comité R

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06 nov. 2021 à 06:25 - mise à jour 06 nov. 2021 à 12:45Temps de lecture7 min
Par Jean-François Noulet avec Belga

Après son interview accordée au magazine Wilfried, où il dénonçait la présence d’extrémistes au sein des forces armées, le président du comité R avait été entendu au Parlement par la commission de suivi de l’organe de contrôle des services de renseignement. C’était le 27 octobre dernier. Les parlementaires voulaient obtenir plus d’explications de la part de Serge Lipszyc, le président du Comité R, le comité qui contrôle les services de renseignements et de sécurité du pays. Au terme des quasi quatre heures d’audition, la commission avait chargé Serge Lipszyc de lui fournir un rapport complémentaire et d’apporter des précisions sur ses propos.

Serge Lipszyc sera, une nouvelle fois, auditionné par la commission parlementaire ce lundi 8 novembre. Ses précisions apportées aux parlementaires sous forme de rapport écrit tiennent en 27 pages. Avant la séance de lundi, le contenu du rapport a "fuité" auprès de certains médias, dont la RTBF.

"Une menace sérieuse pour nos institutions"

"Il y a bien une menace sérieuse pour nos institutions", confirme le président du comité R Serge Lipszyc dans son rapport complémentaire sur la montée de l’extrême droite en Belgique. Le rapport souligne toutefois l’impossibilité légale d’informer concrètement les membres de la commission permanente parlementaire qui contrôle le comité R car ceux-ci ne disposent pas de l’habilitation de sécurité leur permettant de prendre connaissance d’informations classifiées. Dès lors, pour Serge Lipszyc, ce rapport "sera forcément décevant puisque c’est le législateur lui-même qui a restreint la possibilité du président du Comité permanent R d’informer concrètement la Commission permanente". Il ajoute que "le contrôle démocratique serait évidemment facilité si le président du Comité permanent R avait le droit de parler à cœur ouvert avec l’Organe parlementaire qui le contrôle".

Il y a bien une menace sérieuse pour nos institutions, comme cela a déjà été dit et écrit à de nombreuses reprises dans de précédents rapports

Cependant, "les éléments, chiffres et même les exemples concrets permettent d’étayer, même sans violer les secrets de l’information ou encore du délibéré ou le secret professionnel, qu’il y a bien une menace sérieuse pour nos institutions, comme cela a déjà été dit et écrit à de nombreuses reprises dans de précédents rapports", conclut le patron de l’organe de contrôle des services de renseignement à l’issue de ce rapport qu’un vent favorable a porté à plusieurs médias.

Ce sont ces éléments qui, "en vertu des principes admis dans la magistrature, de partager des constatations d’ordre général sur un certain nombre de problématiques observées par le Comité" ont amené Serge Lipszyc à conclure fin octobre dans le magazine Wilfried à l’émergence d’une menace sérieuse de l’extrême droite sur les institutions du pays.


►►► À lire aussi : "Si Jurgen Conings s’était appelé Mustafa…": réunion d’urgence à la Chambre après les propos du président du Comité R


Le rapport complémentaire rappelle en 27 pages les "multiples questions dites de sécurité" sur lesquelles l’attention des institutions du pays a été attirée depuis 2020, qu’il s’agisse des services, de l’administration, des ministres et du parlement. Ces questions et recommandations sont restées sans beaucoup de réponses jusqu’à l’éclosion de l’affaire Conings, ce militaire aux idées d’extrême droite, auteur de menaces contre les institutions du pays, retrouvé mort à la suite d’une traque de plusieurs jours en juin dernier.

Quatre extrémistes potentiellement violents et un prédicateur de haine actuellement au sein de la Défense

Dans son rapport, le président du Comité R évoque aussi les bases de données dans lesquelles sont recensés les extrémistes potentiellement violents et les prédicateurs de haine.

Le président du Comité R cite ainsi un relevé effectué le 29 octobre 2021 par le Directeur de l’OCAM actuel. Selon ce relevé, il y a actuellement quatre soldats qui font l’objet d’une pré-enquête "Extrémiste potentiellement violent", EPV dans le jargon des services de surveillance et de sécurité. "Un EPV est défini par la loi comme une personne avec des conceptions extrémistes qui a une intention de recourir à la violence, sans avoir toutefois encore entrepris de démarches concrètes à cette fin", explique le président du Comité R dans son rapport.

En outre, soldat est en statut complet "Prédicateur de Haine", PH, dans le jargon des services de surveillance et de sécurité. "Un PH est défini par la loi comme une personne voulant justifier le recours à la violence à des fins idéologiques, ainsi qu’exercer une influence radicalisante sur leur entourage et nuire à l’Etat de droit", précise le rapport du président du comité R.

Outre ces militaires, deux agents pénitentiaires sont aussi repris dans cette banque de données. La direction générale des Etablissements pénitentiaires a été informée par les services de sécurité. L’un des agents est favorable à la pensée d’extrême droite. L’autre manifestait des affinités pour le radicalisme musulman. Tous deux font l’objet d’une procédure disciplinaire.

"Les contacts de Jürgen Conings avec l’extrême droite n’étaient pas inconnus"

En ce qui concerne le SGRS, le service de renseignement de l’armée, Serge Lipszyc rappelle les conclusions du rapport que le Comité R a remis aux autorités le 23 décembre 2020. Il relevait un certain nombre de risques au sein du SGRS et émettait des recommandations qui n’ont pas été suivies d’effets. "Seule la gravité de l’affaire Jürgen Conings, les rapports qui ont été rédigés dans ce cadre et une intervention ferme de la ministre de la Défense ont été les déclencheurs de la mise en œuvre des réformes recommandés", souligne Serge Lipszyc.

Les risques au niveau du SGRS étaient qu’il n’y avait pas assez, voire pas du tout, d’analyses, que les renseignements n’étaient pas diffusés, n’attirant pas l’attention du monde politique et que la coopération entre services était insuffisante.

Dans un rapport du 1er juillet 2021, après l’affaire Conings, le Comité permanent R relevait ainsi que "les contacts de Jürgen Conings avec l’extrême droite n’étaient pas inconnus". Toujours dans ce rapport, on précisait que "le service de renseignement militaire suit quelque 30 militaires pour leurs opinions d’extrême droite".

Le rapport que le président du Comité R adresse aux parlementaires, avant son audition prévue ce lundi 8 novembre, revient aussi sur le "profil judiciaire de Jürgen Conings". Il rappelle que ce militaire avait fait l’objet de 8 préventions pour une période s’étalant du 27 septembre 2000 au 25 septembre 2020. Ces informations ressortent de la consultation de la BNG (Banque de données nationale générale de la police), à laquelle "le SGRS ne bénéficiait toujours pas d’un accès direct", souligne le rapport du Comité R. Les agents du SGRS devaient ainsi consulter les dossiers auprès des parquets compétents et "y prendre note des éléments qu’ils estiment pertinents". "Les infractions mentionnées en cause de la personne objet de l’enquête de sécurité étaient rarement voire, comme dans le cas de Jürgen Conings, pas prises en considération", selon le Comité R.

Un condamné d’un important dossier néonazi toujours en place à l’armée aux côtés de Jürgen Conings

Dans son rapport complémentaire adressé aux parlementaires, le président du Comité R revient aussi sur le dossier "Bloed, Bodem, Eer en Trouw", du nom d’un groupuscule d’extrême droite et néonazi aux activités duquel, en 2006, la justice avait mis un terme. Des armes avaient été saisies lors de perquisitions menées dans des casernes militaires et à des adresses privées. Une série d’individus avaient été condamnés en appel en 2014.

"Parmi les condamnés figurait une majorité de militaires ou ex-militaires", relève Serge Lipszyc, président du Comité R. "Certains sont-ils restés au sein de la Défense nonobstant la gravité des faits ?" se demande Serge Lipszyc qui précise que le Comité R n’a pas accès aux registres du personnel de la Défense. Toutefois, l’enquête Jürgen Conings a permis au Comité R de relever que "le 7e, K.H., né le 22 décembre 1984, avait été condamné à une peine d’emprisonnement de 18 mois et une amende pénale de 5500 euros" pour toute une série de préventions, dont la participation à des activités d’un groupe terroriste, le vol d’armes, la fourniture d’armes et la détention d’une arme de guerre sans autorisation. "En 2020 et 2021, au moment du dossier Jürgen Conings, l’intéressé est non seulement toujours militaire, mais il travaille avec Jürgen Conings dans la même unité", relève Serge Lipszyg.

Et le président du Comité R de s’interroger sur la présence de personnes condamnées pour des crimes et délits aussi graves au sein des forces armées. Il ajoute que "ce sentiment est renforcé par la prise de connaissance par le Comité permanent R de plusieurs autres graves dossiers judiciaires avérés (condamnation, amende, voire transaction pénale) dans lesquels ces militaires restent occupés par la Défense et, en outre, conservent ou retrouvent leur habilitation de sécurité ou ont un accès à des informations sensibles et/ou à des armes sans restrictions".

Par ailleurs, le président du Comité R évoque les MPR/BIM, des méthodes particulières de renseignement et les méthodes de recueil de données sur lesquelles il exerce un contrôle a posteriori. On parle ici de personnes qui font l’objet d’une forme de surveillance accrue. Le président du Comité R n’a pas le droit de communiquer des informations sur le contenu des éléments révélés dans ces enquêtes spéciales. Toutefois, il peut en dégager des tendances. "En 2021, le Comité permanent R a contrôlé 70 BIM concernant uniquement l’extrême droite", précise le président du Comité R. "On peut relever 12 militaires d’actives et 3 anciens militaires", ajoute-t-il dans son rapport. "Cela veut dire que des MPR/BIM ont, en outre, visé d’autres menaces, au sein de la Défense ou en dehors, comme des faits de criminalité organisée, de trafic d’armes ou d’espionnage (ou tentative d’espionnage), etc", poursuit le rapport du président du Comité R.

Enfin, au sein du SGRS, le Comité permanent R a été informé qu’un inspecteur et un membre ont été écartés pour lien avec une puissance étrangère et qu’un officier a été écarté de ses fonctions à l’étranger pour ses contacts avec une puissance étrangère.

Lundi, le président du Comité R sera, une nouvelle fois, auditionné par les parlementaires de la commission de suivi de l’organe de contrôle des services de renseignement.

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