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Le retour des vols supersoniques en 2029, vraiment ?

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17 août 2022 à 15:23Temps de lecture6 min
Par Philippe Antoine

C’est le genre d’annonce qui ne passe pas inaperçue, un peu comme lorsqu’un avion franchit la vitesse du son, ce qui provoque un "bang" supersonique qui n’échappe généralement pas aux oreilles de ceux qui se trouvent dans les environs. La compagnie American Airlines, la plus grande compagnie aérienne du monde, vient de s’engager à acheter jusqu’à 20 avions supersoniques avec une option pour 40 avions supplémentaires. Et l’annonce, relayée à la fois par la compagnie aérienne et par le constructeur américain basé à Denver Boom Supersonic fait état du versement par la compagnie américaine d’un acompte non remboursable sur les 20 avions initiaux, sans toutefois préciser le montant, ce qui, en fonction de la hauteur ce montant, est tout sauf anodin.

American Airlines est en réalité la troisième compagnie aérienne qui s’intéresse à cet avion, après l’autre grande compagnie américaine United Airlines, qui avait signé en juin 2021 un accord pour acheter 15 avions avec une option pour 35 supplémentaires et la compagnie nationale japonaise Japan Airlines. Au total, en comptant les options, il y aurait donc 130 appareils dans le carnet de commandes de Boom Supersonic. "Dans les années à venir, explique le directeur financier d’American Airlines cité dans le communiqué, le voyage supersonique sera une composante importante de notre capacité à servir nos clients".

Une aviation de luxe ?

Ces clients visés par les compagnies aériennes qui montrent leur intérêt pour le vol supersonique devront nécessairement être prêts à payer un certain prix. C’était déjà le cas pour pouvoir s’asseoir à bord du Concorde et cela ne suffisait pas à rendre le projet rentable.

Selon Waldo Cerdan, expert aéronautique, le contexte a profondément évolué : "Le Concorde a vu le jour à une époque où les compagnies aériennes étaient nationales, souvent utilisées comme 'porte-étendard' par les gouvernements successifs ; c’était une façon pacifique de montrer sa puissance à travers le monde et où le prestige national prévalait sur la rentabilité économique. Le Concorde en était une parfaite illustration. Mais entretemps, le monde a changé et, en particulier depuis la dérégulation du transport aérien, les compagnies aériennes, privatisées pour la plupart, possèdent des outils de gestion des coûts et des recettes (Yield management) qui ne ressemblent en rien à ce qui se pratiquait dans les années septante. Cette dérégulation, qui a permis l’émergence des compagnies dites "low cost", a également contribué à passer d’un mode de transport réservé à une élite à un transport de masse. Or, il existe à travers le monde un nombre croissant de personnes qui possèdent des moyens financiers suffisants pour se permettre de renouer avec une aviation de luxe, inédite, loin de la foule et des embarquements qui n’en finissent pas".

Waldo Cerdan estime aussi impensable que les compagnies qui se sont engagées financièrement dans ce genre de projet n’aient pas réalisé une étude de marché approfondie même si des risques subsistent.

Supersonique et neutralité carbone

Tel que présenté en photos par son constructeur, le futur avion supersonique "Overture" peut bien sûr faire rêver, d’autant que l’un des principaux arguments mis en avant outre le gain de temps est la neutralité carbone. Il est question de carburant d’aviation durable (SAF), d’une technologie qui convertit le CO2 atmosphérique en carburéacteur en utilisant une énergie propre. Et bien sûr aussi de compensations carbones…

"À défaut de remplacer le kérosène dont ils ont besoin pour faire voler les avions par de l’eau de mer, les acteurs du transport aérien ont mis en place une communication telle que tout le monde pense qu’il est possible de faire voler des avions sans que cela ne soit préjudiciable pour le climat, d’où l’apparition des SAF, des carburants dits 'durables', c’est-à-dire qu’on peut les utiliser indéfiniment sans que cela ne soit préjudiciable pour le climat", poursuit Waldo Cerdan.

Mais l’expert estime que plusieurs confusions sont savamment entretenues : "Dans l’absolu, les SAF, pour 'Sustainable aviation fuel' (carburant aéronautique durable), cela n’existe pas. Tout type de carburant produit à partir de sources renouvelables et durables peut également servir à autre chose qu’à alimenter un moteur d’avion. Il n’existe pas de carburants durables qui seraient spécifiquement créés pour les avions ; il faudra faire un choix entre faire voler un avion et faire rouler les tracteurs, ou tourner des usines."

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L’expert aéronautique précise par ailleurs qu’il faut faire la différence entre ce qui est "technologiquement possible", et les "capacités effectives de production" pour répondre aux besoins présents et futurs. "S’il est techniquement possible de produire des 'carburéacteurs' en convertissant du CO2 à partir d’énergie propre, explique-t-il. Il sera sans plus facile de le trouver en pharmacie, vu la quantité anecdotique qui sera disponible, que dans les réservoirs d’une raffinerie, du moins avant quelques dizaines d’années". Autrement dit beaucoup trop tard pour un projet censé aboutir dans les quelques années qui viennent.

De deux à quatre moteurs. Mais qui va les construire ?

L’une des grandes questions qui restent à résoudre concerne la motorisation. Au tout début du projet, en 2016, l’avion supersonique imaginé par Boom Supersonique était doté de deux moteurs. Il a ensuite été question d’un troisième moteur, placé à l’arrière, mais l’accès pour la maintenance représentait un réel problème. Lors de la dernière présentation le mois dernier au salon aéronautique de Farnborough, l’avion modélisé est apparu avec quatre moteurs, deux sous chaque aile. Mais il n’y a – à ce jour – pas d’information relative au constructeur de ces moteurs. Il y a deux ans, Rolls Royce s’était engagé à explorer un système de propulsion afin d’identifier celui qui pourrait équiper l’avion, mais depuis, il n’existe – officiellement en tout cas – aucun bilan de cette réflexion. A trois ans des premiers essais en vol, cela commence peut-être à devenir urgent.

Moins rapide que le Concorde, mais plus silencieux !

Alors que le Concorde volait à Mach 2 (deux fois la vitesse du son), l’avion proposé par le constructeur Boom sera limité à une vitesse de croisière de Mach 1.7, ce qui correspond à deux fois la vitesse de l’avion commercial le plus rapide du moment et devrait donc tout de même permettre de réduire sensiblement le temps de vol. Il est question de relier Londres à Miami en 5 heures au lieu de 9 actuellement, ou encore 3 heures et demie pour un Londres-New York (Newark) au lieu de 7 heures trente ou 6 heures pour un San Francisco-Tokyo au lieu de 10 heures 50.

Dans la présentation de son avion, le constructeur américain insiste aussi sur l’aspect "silencieux" : Boom Supersonic évoque non seulement les dernières technologies de réduction de bruit dans le moteur et la cellule de l’avion, mais il promet aussi de ne faire évoluer son avion à vitesse supersonique – ce qui provoque automatiquement une onde de pression et de choc et se traduit par le fameux "bang" – que lorsqu’il sera au-dessus de l’eau, avec la garantie qu’aucun de ces "bangs soniques" n’atteindra les surfaces habitées de la terre.

Dans le calendrier présenté par le constructeur américain, la mise en production de l’avion devrait débuter en 2024 et les premiers vols passagers devraient pouvoir s’effectuer en 2029. En termes aéronautiques, c’est pratiquement demain.

"Il est difficile de se prononcer sur le réalisme des échéances annoncées, précise encore Waldo Cerdan. Mais la technologie existe depuis le début des années septante et n’a pas cessé de progresser. D’un autre côté, avant de transporter des passagers, il y aura de nombreuses étapes à passer, dont celles de la certification. Personne ne souhaite revivre une affaire comme celle du Boeing 737-Max où les impératifs de production et du retour sur investissement ont pris le pas sur la sécurité aérienne et où même les autorités aéronautiques, en charge des contrôles des normes de sécurité, ont été pointées du doigt pour leur laxisme."

Au-delà de l’effet "aimant à investisseurs" pour le constructeur et "publicité positive" pour une compagnie aérienne qui montre son intérêt pour les "technologies du futur", le retour du vol supersonique commercial n’est peut-être pas aussi proche qu’on pourrait l’imaginer.

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