Faut que je vous raconte

Le Traité d’Aix-la-Chapelle, un événement fêté en musique simultanément par la France et l’Angleterre

© © Tous droits réservés

24 août 2022 à 08:24Temps de lecture8 min
Par Vincent Delbushaye

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Georg Friedrich Haendel et Jean-Philippe Rameau ont, chacun de leur côté de la Manche, honoré une commande pour fêter le même événement historique, à savoir le Traité d’Aix-la-Chapelle. À quoi mettait fin ce Traité ? Pourquoi la France et l’Angleterre l’ont-elles, simultanément, fêté en musique alors qu’elles n’étaient pas dans le même camp ? Vincent Delbushaye vous emmène au cœur de l’Europe, en 1748.

Il faut que je vous raconte

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

La Guerre pour un empire

Charles VI, empereur du Saint-Empire Autrichien

En ce milieu du XVIIIe siècle, l’Europe est en proie aux conflits. Depuis 1740, elle est secouée par la Guerre de Succession d’Autriche qui peut être vraiment considérée comme le premier conflit généralisé en Europe.

Le point de départ de ce conflit est la mort de Charles VI, l’Empereur du Saint-Empire. Et la mort d’un empereur est toujours l’occasion pour certains territoires de réclamer leur indépendance et pour d’autres, de laisser libre cours à leur soif de conquête. Charles VI avait pourtant tout prévu. N’ayant pas d’héritier mâle, il s’était arrangé pour édicter une loi, nommée "Pragmatique Sanction", et qui désignait sa fille aînée Marie-Thérèse comme héritière de tous ses territoires. Et si Marie-Thérèse ne pouvait briguer le titre d’Impératrice, elle comptait faire élire son mari pour remplir le rôle d’Empereur. Ainsi, tout était pensé pour que l’Empire reste dans la famille des Habsbourg et tous les États européens signeront – du vivant de l’Empereur - cette "Pragmatique Sanction".

Mais à la mort de Charles VI, tous les États européens vont s’empresser de subitement oublier cette loi et vont former des alliances : La Prusse attaquera la première, et contre toute attente, elle prendra possession par les armes du Duché de Silésie, qui était à l’époque la plus riche possession de l’Autriche. La Prusse sera bientôt rejointe par la France et la Bavière. De leur côté, l’Angleterre et les Provinces-Unies, voyant d’un très mauvais œil tout ce qui pourrait apporter plus de moyens ou plus de territoires à la France, rejoindront le camp de l’Autriche.

La Grande Marie-Thérèse d’Autriche

Cette guerre durera huit ans et se conclura par un traité de paix, signé à Aix-la-Chapelle et qui assez étrangement, ne désigne véritablement ni vaincu ni vainqueur. Mieux encore, on en revient à la situation d’avant la guerre, c’est-à-dire que presque chaque État restituera ce qu’il a conquis (en matière de guerre et des morts inutiles, on aura difficilement fait mieux). La grande gagnante de ce conflit, c’est la Prusse. Elle gardera au final le territoire de la Silésie, qu’elle avait annexé au début du conflit. Un "privilège" accordé à La Prusse parce qu’elle s’était retirée de la guerre plus tôt que les autres, en signant une paix séparée avec l’Autriche.

© StockFrame / Getty Images

Le comble de la trahison – évidemment – pour les alliés de la Prusse, qui se sont retrouvés seuls, au beau milieu d’une guerre qu’ils n’avaient pas déclenchée. En France, ce sera vraiment le début d’une grande méfiance, pour ne pas dire d’une véritable haine envers la Prusse. Voltaire en fera une expression d’ailleurs : "travailler pour le roi de Prusse", c’est-à-dire "œuvrer sans en retirer le moindre bénéfice" ou encore " travailler contre soi-même, contre ses propres intérêts". La Paix a donc un goût amer pour certains

L’autre grande gagnante de cette Guerre de Succession d’Autriche, c’est Marie-Thérèse d’Autriche. Mis à part la Silésie, son empire n’a perdu pratiquement aucun territoire, et elle respecte par là la volonté de son défunt père. Ne pouvant être empereur elle-même, elle parviendra à faire élire son mari François-Étienne de Lorraine et même à assurer sa succession. Elle qui, au début de la guerre, était considérée comme politiquement faible et même comme psychologiquement inconsistante, aura gagné le respect de l’Europe entière : partout, on se sera rendu compte de la force de caractère de cette jeune souveraine de 23 ans, forcément inexpérimentée, mais qui aura mené une guerre désespérée, tout en gérant un empire prêt à se disloquer, et cerise sur le gâteau, menant à terme rien de moins que sept grossesses en temps de guerre (elle aura en tout 16 enfants). On ne l’appellera plus Marie-Thérèse d’Autriche, mais la "Grande" Marie-Thérèse d’Autriche ou encore l’Impératrice d’Autriche.

Les feux d’artifice royaux à Green Park et la musique de Haendel

La France et l’Angleterre sont les deux pays qui n’auront rien gagné de ce conflit. Ennemies l’une de l’autre dans cette guerre, elles verront arriver avec soulagement son terme. Et qui dit soulagement dit fête. En Angleterre tout d’abord, c’est à grand renfort de feux d’artifice qu’on a décidé de marquer l’événement : au centre de Green Park, on a construit une gigantesque structure en bois, qui faisait environ 35 mètres de haut sur 120 mètres de long et voyait s’enfiler des colonnes, des statues de dieux grecs, des bas-reliefs et au centre, un monumental arc de triomphe.

© RockingStock / Getty Images

Si toutes festivités s’accompagnent normalement de musique, ce n’était pas le projet premier du roi George II, qui ne désirait pas ajouter de la musique à ce spectacle pyrotechnique. Pourtant, l’envie d’épater la galerie faisant son chemin, le roi accepta finalement l’idée de la musique. Et pour composer cette musique, on a fait appel au compositeur qui faisait la pluie et le beau temps sur la musique anglaise, à savoir Georg Friedrich Haendel, grand habitué des musiques de cérémonies royales.

Si une loi stipulait que toutes les œuvres musicales à destination d’événements royaux – comme des mariages, ou des funérailles - ne pouvaient être composées que par des musiciens anglais, question d’honneur probablement, cela n’empêchera pas Haendel (qui était allemand) d’être sollicité plus souvent qu’à son tour. D’autant qu’il avait déjà écrit de la musique pour accompagner des feux d’artifice. Jusque-là, pour agrémenter les spectacles pyrotechniques, on utilisait souvent le finale de son opéra Atalante, justement intitulé "Fire Music".

Haendel

Haendel va donc se mettre au travail pour composer une œuvre qui devra accompagner les Feux d’artifice royaux, prévus pour le 27 avril 1749, mais tout ne va pas se passer comme prévu : on va lui mettre pas mal de bâtons dans les roues. D’abord, le roi avait accepté qu’il y ait de la musique pour autant qu’il n’y ait pas de violons. Ça créera d’ailleurs toutes les tensions possibles et imaginables, quand Haendel décidera de quand même en prévoir. On a retrouvé des lettres, dans lesquelles on peut ressentir toute cette tension, entre le compositeur et un certain Charles Frederick, qui portait le titre un peu pompeux "d’intendant des feux d’artifice de Sa Majesté, de la guerre et du triomphe". Charles Frederick écrira : "Je ne doute absolument pas que le roi sera très mécontent de l’entendre car elle ne devrait comporter aucune autre sorte d’instruments que des instruments martiaux… Il appartient à Haendel d’avoir autant de trompettes et d’instruments martiaux que possible, même s’il ne réduit pas les violons, chose qu’il devrait, je pense, faire". Au final, la musique sera écrite pour 40 trompettes, 20 cors, 16 hautbois, 16 bassons, 8 paires de timbales, 12 tambours, et un nombre convenable de flûtes et de fifres. Il n’y a donc pas de violons dans la version définitive. La partition des Musiques pour les Feux d’artifice royaux, désormais conservée à la British Library, est sans équivoque : les quelques lignes prévues pour les cordes sont tout simplement raturées.

Musique pour feux d’artifice royaux par Handel, en 1749
Musique pour feux d’artifice royaux par Handel, en 1749 © Rischgitz / Getty Images

Aucun document ne nous prouve que la musique pour les Feux d’artifice royaux a été jouée simultanément avec le lancer des fusées. Ce qui est peut-être une bonne chose d’ailleurs. Parce que, pyrotechniquement parlant, ça a un peu fait l’effet d’un pétard mouillé. Dans une chronique de l’époque, on a pu lire : "Les fusées et tout ce qui fut lancé dans les airs réussirent fort bien, mais les roues, et tout ce qui devait composer la partie principale, furent lamentables et mal conduits, sans changement de couleurs et de formes : l’illumination fut piètre et brilla si lentement que presque personne n’eut la patience d’attendre la fin". Un spectacle décevant, des festivités quelque peu disproportionnées par rapport à ce que la couronne d’Angleterre avait véritablement gagné dans cette guerre. Au moins aurait-il fallu offrir un beau spectacle. Il faut dire aussi qu’il y avait là des milliers de personnes qui avaient payé leur place une demi-couronne, et pire encore, l’un des pavillons, en bordure de Green Park, a pris feu pendant le feu d’artifice, réduisant en cendres une partie du décor. C’en était trop pour le décorateur du spectacle qui en est carrément venu aux mains avec le fameux Charles Frederick.

Feux d’artifice à Green Park, le 27 avril 1749.
Feux d’artifice à Green Park, le 27 avril 1749. © Print Collector / Getty Images – Print Collector

Naïs, l’Opéra pour la paix de Jean-Philippe Rameau

Jean Philippe Rameau

Exactement à la même période, mais de l’autre côté de la Manche, on décide de fêter le même événement : le Traité d’Aix-la-Chapelle. La France s’est lancée dans cette guerre de Succession d’Autriche, un peu contrainte et forcée, et elle n’y a vraiment rien gagné, sinon l’impression un peu amère de s’être battue pour la Prusse. Quoi qu’il en soit, si on rate son entrée, autant tout miser sur sa sortie. Louis XV entend bien marquer le coup et, c’est dans ces circonstances que Jean-Philippe Rameau va composer son opéra Naïs, justement sous-titré "Opéra pour la paix". La portée symbolique de cet opéra est manifeste, il n’y a qu’à en voir son prologue : Le Dieu Jupiter (qui curieusement ressemble fort à Louis XV) a vaincu les Titans et a apporté la paix au monde. Plutôt que de régner seul, il partage son empire avec Neptune (qui curieusement ressemble fort à George II, le roi d’Angleterre). A travers cet opéra, Rameau attribue au Roi de France les palmes de la victoire et la générosité de partager son pouvoir. En 1749, c’est ce Prologue qui a le plus frappé les esprits : il faut dire que la mise en scène de la bataille du début était à couper le souffle, et que la musique l’était tout autant.

 

Mis à part ce prologue, on développe aussi dans cet opéra l’histoire d’amour entre Jupiter et Naïs. Et si Jupiter représente Louis XV, Naïs ne peut être que sa royale maîtresse, la Marquise de Pompadour. Et s’attirer la sympathie de la Favorite du roi, c’était s’attirer la sympathie du roi lui-même.

Si la musique est belle, l’histoire, elle, est un peu mince. L’opéra de Rameau aura surtout péché par la faiblesse de son livret, signé Louis de Cahuzac : histoire alambiquée et au bout du compte, sans réelle consistance, et ce n’est pas la seule source de déception concernant Naïs, qui fut livré en retard. L’œuvre fut commandée pour le Traité d’Aix-la-Chapelle mais elle ne sera terminée qu’un an plus tard. Autant dire qu’entre-temps, les Français avaient pu mesurer toute l’absurdité de ce Traité. Les Français s’étaient vraiment battus pour rien, et en plus, Louis XV, beau joueur, avait rétribué tous les territoires conquis plus au Nord.

Louis XV aura d’ailleurs une célèbre phrase à propos de ce traité : "j’ai fait la paix en roi, et non en marchand". En attendant, cette guerre, le traité qui y mettait fin et par voie de conséquence les cérémonies organisées en grande pompe pour l’occasion paraissaient au peuple terriblement vain. En résumé, les commémorations du Traité d’Aix-la-Chapelle auront laissé, en France comme en Angleterre, un petit goût de trop peu teinté d’amertume. Par contre, ce qui aura mis tout le monde d’accord et qui aura un peu sauvé la mise des deux côtés de la Manche, c’est la musique : celle de Rameau et celle de Haendel.

Sur le même sujet

Aïda de Verdi, cet opéra composé à l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez

Faut que je vous raconte

L’Assassinat du Duc de Guise, des macabres guerres de religion à un chef-d’œuvre cinématographique et musical

Faut que je vous raconte

Articles recommandés pour vous