Déclic

Le travail est-il une valeur de gauche ou de droite ? Le point de vue philosophique

Le Déclic philo de Bertrand Henne

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Le travail est-il une valeur de droite ou une valeur de gauche ? La question n’est pas nouvelle, mais elle a été relancée par Fabien Roussel, le patron du Parti Communiste en France. Il veut incarner une gauche du travail et pas une gauche des allocs. Analyse.

C'est une sortie qui n'est pas passé inaperçue en France. Fabien Roussel lâche : "je veux mettre fin à un système qui nourrit le chômage par les allocations et le RSA, il faut permettre à chacun de vivre de son travail car c'et le travail qui redonne la dignité. Et un salaire. et sortir d'un système de revenues de substitution de RSA et d'allocations de chômage".

Oui et sa phrase lâchée en pleine Fête de l’Huma, oppose ceux qui travaillent aux allocataires sociaux. Ce qui est plutôt un discours de droite. Du coup Fabien Roussel à été largement conspué à gauche et plutôt soutenu à droite, avec un peu d’ironie. Georges Louis-Bouchez a même retweeté le secrétaire national du parti communiste français.

Le sens du mot 'travail'

La question revient donc sur la table : la valeur travail est-elle de droite ou de gauche ?

Sur le plan philosophique, il n'y a pas de véritable réponse à la question.

Tout dépend en réalité de ce qu’on entend par le 'travail'.

Prenons l'exemple de la taille des haies de son jardin. Il y a trois possibilités :

  • Un ou une quidam qui déteste cela, suer, couper le fil du taille haie, la galère... C'est un travail dans le jardin et pourtant ce jour-là, ce travail ne lui rapporte rien.
  • Imaginons, la même tâche effectuée par quelqu’un qui adore couper les haies. C’est son hobby, rien ne lui fait plus plaisir. Il fait ça dès qu’il peut en sortant de son travail.
  • Enfin un dernier cas, un jardinier, qui gagne de l’argent, pour couper la haie, il adore ça aussi, c’est aussi sa passion, mais il gagne de l’argent pour le faire. 

Qui à vraiment travaillé ? Vous, le jardinier amateur ou le jardinier professionnel ? 

Si vous regardez l’étymologie du mot, 'travail' vient du latin tripalium, qui était... un instrument de torture composé de trois pieux ! Le travail c’est ce qui fait souffrir, au sens premier du terme. C’est pour ça qu’on appelle la phase d’accouchement d’une femme le travail.

Si le travail c’est la souffrance, c'est donc la première personne mentionnée. C’est aussi elle la plus méritante.

Le travail face à l'oisiveté à droite et à gauche mais...

Dans le cas du discours de Fabien Roussel, on se réfère bien entendu, au sens économique.

C'est même le sens le plus courant du mot travail : une activité qui en plus d'une valeur d’usage, (couper la haie pour que le jardin soit beau), s’ajoute une valeur monétaire. Dans ce cas, seul le jardinier professionnel à travaillé.

À la base, chez les premier libéraux, c’est le travail qui crée la richesse. Et donc le travail est valorisé face à l’oisiveté, car dans un marché libre il va permettre d’émanciper les individus, et même la société toute entière qui va progresser grâce au travail. La mise en avant du travail est donc bien une valeur de droite en ce sens, c’est une valeur avec une connotation morale, puisque le travail est indispensable au bien être de la communauté.  

À gauche, on défend aussi le travail contre l’oisiveté, dans un couplet de L'Internationale, il y a "L’oisif ira loger ailleurs". L’oisif, celui qui n’a pas besoin de travailler c’est le rentier, le bourgeois. 

La différence avec la droite c’est qu’à gauche, on considère que le travail dans un marché libre, capitaliste ne rend pas naturellement libre. Au contraire, le travail a été perverti par le capitalisme. Karl Marx crée sa célèbre théorie du travailleur qui est exploité, c’est à dire volé par le Capital, et ce travailleur est aliéné, c’est-à-dire enchaîné, contraint à faire des choses qui n’ont pas de sens. On dénonce donc fermement ce qu’est devenu le travail, une forme d’esclavage dont il faudrait se libérer.

Deux interprétations différentes de la notion de liberté

Il faut donc trouver une autre valeur travail à gauche si Marx est aussi critique envers celui-ci.

On pourrait y déterminer un travail libéré, émancipé de la domination du Capital. Mais ça ne veut pas dire ne pas travailler. Cela veut dire travailler librement. C’est ça la valeur du travail à gauche. Dans une société communiste, le travail n’est pas contraint. Marx écrit qu’on pourrait travailler comme bon nous semble. "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

En attendant, en régime capitaliste, la gauche se bat pour que le travail soit le moins contraint possible, en demandant la diminution du temps de travail, grâce à la sécurité sociale, les pensions, le chômage. Et donc il n’y a de ce point de vue aucune opposition entre défendre la valeur travail et les allocations.

Bref, gauche et droite défendent tous les deux la valeur travail, mais ils placent sous cette appellation deux interprétations radicalement différentes du travail et de la liberté.

© Witthaya Prasongsin / Getty Images

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous