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Les accents: un atout ou un handicap ?

Accents belges : atout ou handicap ?

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07 mars 2020 à 14:53 - mise à jour 07 mars 2020 à 14:53Temps de lecture4 min
Par Natacha Mann

Il ne faut souvent que quelques mots, parfois, même un "bonjour" suffit à votre interlocuteur pour dire "Ah toi, tu viens de Liège/Charleroi/Mons/Tournai/Wavre/Bruxelles/…"

Chaque région a son accent et chaque accent ses particularités, son image. Que les choses soient claires : nous avons tous un accent plus ou moins prononcé. Pour certains, c’est une fierté, pour d’autres c’est un boulet qu’il faut bien traîner. Mais en général, cela fait sourire. Enfin, à part quand il devient un frein professionnel.

Cachez cet accent que je ne saurais entendre…

Les accents régionaux : atout ou handicap ?

Jean-Louis Maréchal, 55 ans, fait partie d’une troupe de théâtre. Lorsqu’il s’exprime, difficile de détecter l’accent. Bien sûr, c’est une question de point vue mais pour la majorité d’entre nous, il a ce que l’on appelle un accent "neutre". Pourtant, à 20 ans, il parlait comme un vrai Liégeois. A l’époque, il rêve déjà de théâtre, mais il est rapidement recadré. "On m’a dit que j’avais trois gros défauts : l’articulation, le rythme et l’accent", raconte le comédien.

Pour corriger ses "défauts", Jean-Louis va travailler sa voix à raison d’une heure par jour. Il s’enregistre en train de lire des textes jugés compliqués, parfois avec un crayon en bouche pour exagérer l’articulation. Il se réécoute et au bout d’un an, il gagne son pari. "Si je n’avais fait tout ça, je n’aurai pas pu faire ce métier. J’aurai été recalé à l’examen d’entrée au conservatoire ou au bout de la première année qui était une année d’essai", explique-t-il.

Il faut s’accorder comme les musiciens accordent leurs instruments pour avoir le même "La"

Bien sûr, certains comédiens même de sa génération ont fait carrière en jouant sur leur accent, mais ils sont alors souvent mis dans une case et ne jouent qu’un seul type de rôle. "Si l’on veut travailler avec des Français, des Luxembourgeois ou des suisses, et tous ceux qui parlent le français et qu’on veut jouer la même pièce, il faut s’accorder comme les musiciens accordent leurs instruments pour avoir le même 'La'", explique Jean-Louis.

Mais pour cela, ce Liégeois a donc dû en quelque sorte renier ses origines : "C’est aujourd’hui qu’on est fort dans l’intégrité culturelle, qu’on défend nos origines. A l’époque, la référence pour un comédien c’était la France et Paris, donc tout le monde voulait jouer comme à Paris. Les comédiens étaient prêts à travailler, à faire des sacrifices et à s’oublier pour devenir quelque part, Français".

Le "problème" des accents ? Ils nous mettent dans des cases

Pour Jean-Louis, issu d’un milieu ouvrier, se "débarrasser" de son accent, c’était aussi une manière de s’élever socialement. En réalité, le "problème" des accents, c’est qu’il nous associe à une image, celle d’un milieu social ou d’une région. Tous les accents ne sont pas perçus de la même manière et pas par les mêmes personnes.

L’accent de "chez vous" va renvoyer à quelque chose de familier, à l’intimité mais celui d’une personne qui vient d’une autre région dont vous n’avez pas une vision très favorable, vous le percevrez de manière beaucoup plus négative", affirme Philippe Hambye, sociolinguiste à l’Université de Louvain.

Philippe Hambye
Philippe Hambye © Tous droits réservés

"Si vous venez de Liège ou de Charleroi, on va peut-être associer votre accent à des gens de milieux plus populaires ou qui auraient une scolarité moins longue. A l’inverse, si vous avez un accent qui vient du Brabant Wallon ou de la capitale, c’est-à-dire au poumon économique de la Belgique, on va avoir tendance à avoir une vision positive de cet accent et du groupe qui le parle", ajoute le sociolinguiste.

Cette vision pourrait-elle influencer les recruteurs ?

En France, une proposition de loi a récemment été déposée pour "promouvoir la France des accents" et lutter contre d’éventuelles discriminations. Chez nous, il n’existe pas d’étude approfondie sur le sujet, mais pour Philippe Hambye : "Je n’oserai pas parler de discrimination parce que cela a une charge juridique mais dire que des gens ont déjà été jugés négativement et rejetés à la suite d’un entretien d’embauche à cause de leur accent, cela me semble tout à fait plausible".

Des cours de diction pour gommer l’accent

Les accents régionaux : atout ou handicap ?

Dès qu’il s’agit de représenter l’image de marque d’une société, les entreprises pourraient préférer un accent "standard". C’est le cas notamment à Liège, dans un call center. Ici, les secrétaires téléphonistes ont toutes une jolie voix douce, rassurante et surtout assez neutre. C’est une volonté affichée.

"On a des clients qui sont à Bruxelles, Namur ou Charleroi et d’autres qui sont situés en France ou au Luxembourg donc c’est vrai qu’on attend que les voix soient relativement neutres. Une personne qui aurait un accent peut venir travailler chez nous mais on va l’accompagner. On a un professeur de diction qui vient régulièrement qui peut les aider à améliorer cet accent", insiste Coralie Beldjoudi, directrice commerciale de l’entreprise Captel.

Mais tout dépend du secteur…

A contrario, dans certains secteurs, avoir un accent prononcé pourrait être un atout, un gage d’authenticité. "Si je suis bruxellois, que je veux manger des boulets sauce lapin à Liège et que le serveur s’exprime avec un accent liégeois, je serai peut-être très content. Ça donnera une saveur supplémentaire à mon repas", s’amuse le sociolinguiste Philippe Hambye.

A Bruxelles, dans l’un des bars de la place du Sablon, "Ferry" est derrière le comptoir cinq jours par semaine. C’est un personnage haut en couleur à l’accent bruxellois très prononcé. Mais pas question de se cacher, lui, il en est fier de sa manière de parler. D’ailleurs, dans le café, certains clients s’en amusent. "Je viens d’Anvers et je trouve son accent super ! C’est authentique", raconte une cliente conquise.

Pour Ferry c’est pourtant naturel. "Mon père était bruxellois, mon grand-père aussi. J’ai toujours parlé comme ça. Peu importe la nationalité de mes clients, ils me disent toujours ‘Ah tu es bruxellois toi, c’est chouette’. Moi, je n’ai pas de complexe", raconte cet echte Brusseleir, la preuve vivante qu’avoir accent prononcé peut aussi être un atout.

Les accents régionaux : atout ou handicap ?
Les accents régionaux : atout ou handicap ? © Tous droits réservés

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