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Les Bobines du Cinéma : Diane Ntahimpera, scénariste en série(s)

Les Bobines du Cinéma : Diane Ntahimpera, scénariste en série(s)
18 mai 2022 à 14:278 min
Par Elli Mastorou pour Les Grenades

Elles tournent, jouent, montent. Elles font, regardent, racontent. Elles sont dans la fiction, le documentaire, l’animation. On les croise en festivals, en plateau ou dans leur bureau. Tous les 15 jours, dans la série Les Bobines du Cinéma, Les Grenades tirent le portrait d’une professionnelle de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Un entretien en profondeur, pour découvrir une personnalité, une passion, un métier – mais aussi pour aborder le cinéma sous l’angle du genre, et réfléchir collectivement à plus d’inclusivité. Pour ce quatrième épisode, on a rencontré Diane Ntahimpera, scénariste spécialisée dans les séries.

En collaboration avec Elles Font Des Films.


FICHE TECHNIQUE

Nom : Ntahimpera

Prénom : Diane 

Profession : Scénariste, consultante, et lectrice de scénarios. 

Date et lieu de naissance : 1987, Bruxelles.

Formation : Master en journalisme à l’ULB, " R/O Institute for storytelling " pour l’écriture, des ateliers comme "  Torino Series Lab "  pour la spécialisation écriture séries.

Filmographie sélective : R/O, Mayane Films, Playtime films, Big Trouble in Little Belgium, Rumbacom, Narrativ Nation, Entre Chien et Loup

Femmes inspirantes : Shonda Rhimes "pour son talent de génie", Léonora Miano "pour sa prose riche", Mindy Kaling "pour son humour subtil et décapant à la fois", Rokhaya Diallo "pour son énergie époustouflante."


PARTIE 1 – Enfant de la télé

C’est un grand immeuble gris, dressé le long d’un boulevard à Schaerbeek. On pousse la porte au fond du couloir du rez-de-chaussée, et elle s’ouvre sur un grand espace de bureaux aux couleurs brun et ocre. Des gens studieux pianotent sur leur clavier, quelques pots de plante par-ci par-là, un coin cuisine avec machine à café, et au milieu, un puits de lumière grâce à une terrasse ensoleillée. "Bienvenue dans notre coworking" : Diane m’accueille avec son sourire franc et accueillant. Le temps de passer par la cuisine pour un thé glacé, et on s’assied sur la terrasse pour papoter à l’air frais.

Diane travaille dans l’audiovisuel, comme scénariste principalement. Sa passion pour les histoires est née devant le petit écran : enfant des années 80, Diane est "une vraie enfant de la télé", biberonnée aux classiques des années 90, comme Le Club Dorothée, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon ou Ranma ½. "Un déclic, ça a été la série Urgences : c’est là que j’ai pris conscience du pouvoir du storytelling, je me suis dit 'waw, des histoires de fiction peuvent impacter les gens, comme ça m'impacte moi'. En revanche, j'ai mis du temps à me dire 'je peux faire ça'."

C’est une fois le diplôme de journalisme en poche après des études à l’ULB qu’elle décide de se lancer. Elle découvre le métier d’abord via des jobs d’assistante de production, de coordinatrice de tournages, ou coordinatrice d'écriture de scénarios pour des boites audiovisuelles en Belgique ou aux Pays-Bas. Ce qui lui permet d’avoir déjà un pied dans le milieu, "et aussi pour chercher ce qui me plaisait. J’ai expérimenté un peu la réalisation, mais c'est l'écriture qui m'attirait vraiment", confie-t-elle derrière ses lunettes aux motifs pop stylées.

Forte de ces expériences, il y a environ cinq ans, elle décide de professionnaliser sa passion pour l’écriture, pour prétendre à des jobs de scénariste rémunérés. "J’ai participé à des résidences d'écriture, des programmes d'apprentissage de storytelling, où on apprend notamment à écrire une bible de série, comment développer une arène, l’arc du personnage, sa backstory…"

A travers ses mots, on découvre le jargon technique du scénariste de séries : la bible est le document fondateur d’une série, l’arc est le chemin que le personnage va emprunter qui va le faire évoluer, et la backstory définit ce qui lui est arrivé avant que la série commence. Quant à l’arène, c’est le lieu principal dans lequel se déroule le récit. "Ça peut être un cabinet d'avocat, un bar... ici, c'est une arène aussi : on pourrait créer une série sur un coworking !" Un peu comme Caméra café - ou The Office, la série qu’elle a le plus ‘binge watchée’ de sa vie. "Je suis une grande fan des séries au format 20 ou 26 minutes, comme The Good Place, 30 Rock, Parks and Recreation : niveau écriture, j'aimerais arriver à ce niveau-là, en français. C'est mon but (rires) !"

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En voulant savoir si ce processus de professionnalisation a porté ses fruits, on lui demande à partir de quand elle a commencé à se considérer comme scénariste. Sa réponse est inspirante : "J'ai toujours écrit, même avant mes études : des chansons, des textes libres, un peu de tout. Je pense qu'à partir du moment où t'écris et que c'est une passion pour toi, tu es auteur.trice. Tu n’as pas besoin, je trouve, d'être payé·e ou validé·e par telle institution, résidence ou atelier. C'est important bien sûr, pour le CV, surtout quand, comme moi, tu n'as pas fait d'école de cinéma. Mais au bout d'un moment, j'ai commencé à dire : 'je suis scénariste', et voilà."

La fameuse technique de fake it till you make it ("faites semblant jusqu'à ce que vous y arriviez") : "Si tu écris régulièrement, même seul·e dans ta chambre cinq minutes par jour, c'est pas fake, faux... tu l'es."

A partir du moment où t’écris et que c’est une passion pour toi, tu es auteur.trice

PARTIE 2 – Autrice de la télé

Désormais scénariste professionnelle en freelance, la prédilection de Diane va, sans surprises, sur les scénarios de séries. "Je suis passée d'enfant de la télé à autrice de la télé", sourit-elle en buvant une gorgée de son thé glacé.

Elle jongle actuellement entre plusieurs projets en cours, notamment une série historique avec Rumbacom, une série policière pour Playtime Films, et une sitcom avec Big Trouble – chacun en différentes phases de développement, avec plusieurs scénaristes différents – un travail collectif d’autant plus stimulant. "Chaque projet est différent et j'en apprends toujours plus sur le genre humain."

On sent que c’est là que résident les raisons profondes de sa vocation : "Je suis fascinée par l’aptitude des humains à être d'une bonté immense et d’une cruauté horrible la minute d'après. Les rapports psycho-sociaux, ça me passionne. On dit souvent que les gens s'inspirent de leur vécu pour écrire. Moi, c'est ça que je veux voir, et savoir qui est la personne derrière tout ça, qu’est-ce qu’il ou elle a voulu dire ?"

En tant que femme noire, je suis consciente que je vais avoir des obstacles

Mais un des inconvénients du métier, c’est son manque de visibilité. "Le problème, c’est que tu interviens avant la phase de production (avant que le projet soit validé et que le tournage se mette en place, NDLR). Donc tu peux bosser sur beaucoup de projets, parfois pendant des années, et ne pas voir ton nom au générique, ni dans le scénario. Un scénar’ de série, c’est très collaboratif : il est possible que j'intervienne seulement à certaines étapes de l'écriture, puis d'autres personnes vont prendre le relais, ou je participe en tant que consultante… C’est un métier difficile et souvent précaire, car on n’est parfois pas payé·es à certaines étapes de l’écriture, principalement au début d’un projet. Donc beaucoup se découragent."

Le statut d’artiste, actuellement en révision, reste souvent impossible à décrocher. Mais Diane espère peut-être l’avoir d’ici la fin de l’année. A côté, elle travaille encore parfois dans l’assistanat de production, une bonne solution pour les fins de mois compliquées, qui lui permet de garder un pied – et des contacts - dans l’audiovisuel, un milieu qui, de son propre constat, reste encore très fermé… et formaté.

A la question de savoir si elle ressent du racisme dans le métier, sa réponse est sans appel : "En tant que scénariste, ben oui d'office. Je suis respectée dans les environnements dans lesquels je travaille, parce que je les ai choisis, et qu'avec l'expérience du passé, pas toujours joyeuse, j'ai appris à mettre des limites. Mais je suis consciente qu'en tant que personne racisée, en tant que femme noire, je vais avoir des obstacles, ou devoir justifier des choses dans mon travail à un moment donné. Ça m'est déjà arrivé, donc je le sais."

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Concrètement, comme scénariste est un métier de mots et pas d’images, et que le blanc reste la couleur standard dans beaucoup d’imaginaires collectifs, s’il n’est pas écrit explicitement dans le scénario qu’un personnage est racisé, le lecteur blanc ne va pas se l’imaginer. "On met des détails, on fait comprendre… mais parfois pour certaines personnes – souvent d'un certain milieu et d'un certain âge - c'est pas assez clair. Et le problème, c'est que souvent ce sont ces personnes qui décident… Mais moi, quand je décris des personnages, je raconte leur intériorité, une profondeur psychologique... pas des clichés. Je ne vais pas toutes les 5 lignes écrire 'la fille noire' ou 'le mec avec un boubou' !"

Pourtant c’est encore trop souvent ce qui est attendu pour que le scénario coche la case ‘diversité’. Paradoxal de souligner les différences pour défendre l’idée qu’on est toustes les mêmes, non ?

Bruxelles est une ville hyper cosmopolite, mais ça ne se voit pas encore à la télé

"Du coup je mets des photos dans la bible, par exemple une photo de Viola Davis à côté de la description de l’héroïne... si dans le texte c'est pas clair assez clair pour eux, au moins là ça l’est !", rit Diane, qui confirme que c’est aussi ce qui nourrit son envie de persévérer dans le métier. "J’ai envie de parler d'histoires qu'on a moins l'occasion de voir, de personnages qu'on entend pas – avec ma patte bien sûr : j'aime la comédie, le fantastique... Et ce genre d'histoires légères avec des personnes lambda, des héros et héroïnes qui sont des personnes Noires ou Arabes, on n’en voit pas ! Bruxelles est une ville hyper cosmopolite, t'as des langues différentes à tous les coins de rue... pourtant à la télé belge, ça ne se voit pas encore vraiment." On pense à l’épisode précédent des Bobines, avec Roxanne Gaucherand qui parlait du droit à la banalité, encore trop rare pour les personnages LGBT.

PARTIE 3 – Vers plus d’ouverture

Au-dessus de nos têtes, le ciel schaerbeekois commence à s’assombrir. Le temps de terminer nos verres de thé glacé, je lui demande ce qu’elle changerait dans le milieu si elle avait une baguette magique. "Une plus grande ouverture vers des profils plus variés, vers le côté ‘self-made’, qui marche très bien aux États-Unis. Le monde du cinéma reste issu de la bourgeoisie, avec les mêmes personnes qui reviennent, et des codes encore très ancrés, très scolaires : il faut avoir tel diplôme, fait telle école. Je sens des envies d'ouverture, mais tant que décideurs restent les mêmes, ça va être compliqué."

Et bien sûr, avant de se quitter, impossible de ne pas lui demander quelle est la dernière série qu’elle a aimée. "Je suis une grande fan des sitcoms et séries anglaises, et j'ai adoré We Are Lady Parts : l’histoire d’un groupe de filles qui font du punk rock, et qui doivent trouver une nouvelle guitariste : elles trouvent la perle rare… mais celle-ci a le trac sur scène ! C’est super bien fichu, divertissant et instructif à la fois, avec des personnages bien construits. Et, ah oui, au passage, ce sont des filles voilées. Mais ce sont surtout juste des meufs qui créent un groupe de rock !", sourit Diane avant de m’accompagner vers la sortie. Vivement de la voir showrunner sa propre série.

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Les autres épisodes de la série Les Bobines du Cinéma


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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