Les Grenades

Les Bobines du cinéma : Kadija Leclère, raconteuse d’histoires

© JC Guillaume

Elles tournent, jouent, montent. Elles font, regardent, racontent. Elles sont dans la fiction, le documentaire, l’animation. On les croise en festivals, en plateau ou dans leur bureau. Toutes les trois semaines, dans la série Les Bobines du Cinéma, Les Grenades tirent le portrait d’une professionnelle de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Un entretien en profondeur, pour découvrir une personnalité, une passion, un métier – mais aussi pour aborder le cinéma sous l’angle du genre, et réfléchir collectivement à plus d’inclusivité.

Après une première saison dédiée aux jeunes visages émergents, la saison 2 laisse la place à des personnalités plus "installées", souvent à des postes à responsabilités. Pour ce premier épisode, on a parlé avec Kadija Leclère, une directrice de casting et réalisatrice passionnante et passionnée, qui n’est jamais à court d’histoires à raconter.

En collaboration avec Elles Font Des Films.


FICHE TECHNIQUE

Nom : Leclère

Prénom : Kadija (elle)

Profession : Directrice de casting, réalisatrice

Formation : Conservatoire de Bruxelles

Filmographie : Camille (court-métrage, réalisatrice), Sarah (court-métrage, réalisatrice), La pelote de laine (court-métrage, réalisatrice), Le sac de Farine (long-métrage, réalisatrice), Le vélo de Ghislain Lambert (casting), Mister Nobody (casting), Les Barons (casting), Quartier Lointain (casting), Tueurs (casting) Fils de, la série (casting)…


Partie 1 – "Deux ans, quatre mois et dix jours"

Rencontre aujourd’hui avec Kadija Leclère, qui fait partie des deux ou trois noms incontournables du casting en Belgique francophone. Un hasard de parcours qui a bien réussi à celle qui a commencé par une formation de comédienne au Conservatoire de Bruxelles. Mais si elle est aujourd’hui directrice de casting renommée, elle tient toujours à raconter ses propres histoires : après trois courts métrages remarqués, elle signait en 2012 son premier long-métrage : Le sac de farine avec les comédiennes Hiam Abbass (Succession, Insyriated) et Hafsia Herzi (Tu mérites un amour, La Marche).

Un film largement inspiré du parcours mouvementé de cette femme qui parle abondamment et sans détour ni fioritures de sa vie et son métier. "Je suis née à Berkane, au Maroc, à la frontière de l’Algérie. Mon père était jardinier, et c’était l’époque où ils allaient dans les villages chercher des gens pour travailler à l’étranger. Il a fait partie de cette immigration-là."

C’est à 2 ans que Kadija met le pied en Belgique pour la première fois, avec son père, installé dans le quartier d’Alsemberg, où il travaille pour une usine de papier. De sa mère, elle a peu de souvenirs : restée au Maroc, elle ne la reverra dans sa vie qu’une ou deux fois. Avec la nouvelle femme de son père, les relations sont compliquées. Kadija évoque des violences, et son retrait par l’assistance publique du foyer. "J’ai vécu dans des homes, j’étais enfant de juge – j’avais le plus chouette, le juge Lahousse, tous les enfants rêvaient de l’avoir", raconte-t-elle.

Et puis un jour, un peu avant ses 12 ans, son père vient chercher à l’école, et lui propose de passer le week-end ensemble à Paris pour faire connaissance. Le juge Lahousse est d’accord, selon lui. "Je me souviens, j’étais à l’école à Braine-l’Alleud, on dansait sur Billie Jean, il y avait Madonna à la télé avec La Isla Bonita. C’était cette année-là. Et puis on m’a donné des médicaments, et je me suis réveillée au Maroc. J’y suis restée deux ans, quatre mois et dix jours. Le film raconte la vérité mais disons à 80%, et encore, j’ai essayé d’adoucir très fort, parce que peu de films arrivent à raconter des choses misérables de façon chouette".

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De cette période, Kadija garde peu de souvenirs. "J’étais anesthésiée. C’est comme un choc. Tu ne ressens plus rien." Une amnésie à la hauteur du traumatisme sans doute. Il lui reste l’apprentissage du tricot, et de l’arabe parlé. "J’ai pas été à l’école. Du coup, tu apprends autre chose."

C’est finalement ce même père qui viendra chercher Kadija à l’aéroport de Bruxelles, deux ans, quatre mois et dix jours après. Après un an, le dossier de son enlèvement était clos auprès des autorités… De retour à Alsemberg, elle n’y restera pas longtemps cette fois non plus. "J’ai accepté un mariage blanc, comme dans le film – mais je me suis enfuie, grâce à une pièce de théâtre. C’est pour ça que je suis convaincue de la puissance de l’art…"

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Partie 2 – "J’ai l’impression d’être née à ce moment-là"

De retour en Belgique, c’est à l’école Uccle 2, que la jeune Kadija découvre le théâtre. A l’époque, elle avait 15 ans, elle portait des longues nattes, et elle se voyait devenir nonne, ou soldate. Elle évoque sa timidité, son mutisme, après ces années au Maroc, où rien ne lui avait jamais été expliqué. Un jour, elle va voir une pièce de théâtre à l’école, comme ça, par curiosité. "Je me souviens de tout. J’étais assise dans les escaliers, il faisait sombre, ils jouaient La Folle de Chaillot de Giraudeau. Le fait de voir que cette forme existe, qu’il y a des gens assis qui écoutent d’autres qui parlent, et de faire partie de cette réalité… Ça a été physique, quelque chose s’est déchiré dans ma tête. C’est ça que je me souviens au niveau du ressenti. C’était comme un rideau qui se déchire, comme si une membrane était endormie. J’ai l’impression d’être née à ce moment-là."

Son visage s’illumine pendant qu’elle en parle. "A partir de là, moi qui ne parlais pas, avec mes lunettes et mes longues tresses, je disais à tous mes amis : je vais partir à Hollywood. C’est devenu une obsession, c’était vital, une respiration. Mes amis me taquinaient, ils me disaient tu sais il y a la mer entre ! Je disais ah, ben je prendrai le bateau."

C’était un tout petit rôle, mais quand je suis arrivée sur scène les gens ont applaudi

Prenant son courage à deux mains, elle approche le prof, Michel Reszka. Décédé en 2017, ce professeur de français et ancien administrateur du théâtre des Tanneurs lui propose d’auditionner pour L’Écume des Jours, d’après Boris Vian, que la troupe se prépare à monter. "Faire cette pièce, c’était vraiment une question de vie ou de mort. Tout le monde se connaissait, à Uccle, j’étais la seule d’origine arabe, je n’avais pas d’amis, j’osais à peine parler…"

L’audition se passe bien, le prof est impressionné. Mais face à sa timidité et son manque d’expérience, il préfère lui confier un rôle plus discret. "Il m’a dit 'bon, il y a un petit rôle de vendeur d’armes, on va le transformer en vendeuse'. C’était un tout petit rôle, mais quand je suis arrivée sur scène les gens ont applaudi."

Pour faire du théâtre, Kadija ment à son père, prétendant qu’elle suit des cours pour devenir infirmière. Elle dit : "Tu ne réfléchis pas longtemps quand tu es dans la survie." Mais quand Michel Reszka annonce que la classe va partir pour trois jours de répétitions à La Marlagne pour consolider la pièce, c’est l’angoisse : Kadija sait que son père n’acceptera pas. Mais elle sait aussi que si elle n’y va pas, elle sera remplacée. Elle invente un congrès de médecins, mais rien n’y fait, son père ne décolère pas : "Une fille ne découche pas". Alors, un soir de mars, pendant la nuit, en silence, Kadija fait son sac. "Je me souviens, j’ai mis le sac en dessous de la fenêtre, pour qu’il ne se voie pas en partant. Et à 16 ans, avec cette pièce, j’ai fui. J’ai changé de nom, et je ne suis plus jamais retournée."

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Partie 3 – "Tu as beau être le meilleur, si tu n’es pas là, tu n’es pas là"

Les premiers mois de sa fuite, Kadija les passe surtout à se cacher, et à dormir dans le bois près de Linkebeek. "Mais après l’hiver est arrivé, il faisait froid. J’ai débarqué chez une maquilleuse ensuite, d’ailleurs je ne l’ai jamais remerciée, et de temps en temps je vois encore son nom passer dans les génériques…".

Habitée par sa passion du théâtre, elle joue où elle peut, monte des pièces par-ci par-là, suit des stages et des ateliers de jeu, récite des alexandrins jusqu’à fatiguer ses ami·es. Finalement, elle entre au Conservatoire de Bruxelles ("Mon examen d’entrée, c’est ce que j’ai fait de mieux là-bas, j’ai tout donné", rit-elle) ; et à côté, elle se retrouve régulièrement à faire de la régie sur des tournages de l’IAD. C’est comme ça qu’elle fait la connaissance de Frédéric Fonteyne, et de "tout le monde du cinéma".

De fil en aiguille, la célèbre directrice de casting Gerda Diddens fait appel à elle – au départ pour donner la réplique aux comédiens lors d’essais. "J’ai commencé à y aller régulièrement, et elle voyait que je connaissais tout le monde, que ça se passait bien. Un jour elle m’a dit ‘tu sais Kadija, si je t’appelle tout le temps, ce n’est pas parce que tu es la meilleure, c’est parce que s’il faut être là à 6h du matin, tu es là.’ J’étais fiable niveau boulot. Tu as beau être le meilleur, si tu n’es pas là, tu n’es pas là."

Quand la charge de travail est devenue importante, Gerda lui passe la main. "Elle m’a dit vas-y, tu es capable de le faire seule. C’était sur Le vélo de Ghislain Lambert (avec Benoît Poelvoorde, NDLR). J’ai commencé là-dessus comme directrice de casting, et à partir de là, ça n’a plus arrêté. " Mister Nobody de Jaco Van Dormael, Bunker Paradise, Faut pas lui dire, Les Barons de Nabil Ben Yadir, Melting Pot café…"

Depuis 2001, les crédits de films s’enchaînent sur son profil IMDB. "Je n’ai jamais dit non au boulot. C’est sacré, le boulot, c’est ton loyer. Pendant le confinement, j’ai suivi une formation de pédicure médicale. Y a rien qui me rebute pour gagner ma vie. J’ai besoin de payer mon loyer, et de m’occuper de ma fille."

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Partie 4 – "Raconter des histoires : si je pouvais, je ne ferais que ça"

Finalement, la plupart de la carrière de Kadija s’est faite derrière la caméra et pas sur les planches. Et plutôt que de passer des castings, elle en a fait passer. "Si t’as pas de boulot, et qu’il y a du boulot bien payé qui arrive, tu le fais. En plus ça restait dans mon domaine…"

Hasard ou coïncidence, ce constat illustre sans doute aussi une difficulté structurelle d’accès à certains métiers qui font davantage rêver. Mais raconter des histoires est un rêve auquel Kadija n’a jamais renoncé. "Si je pouvais, je ne ferais que ça", dit-elle en terminant son café.

La bienveillance, c’est quelque chose que tu transmets aussi dans ta façon de travailler

La prochaine histoire qu’elle veut raconter par le cinéma, c’est la rencontre avec sa fille adoptive, Sana. Rencontrée en 2012, sur le tournage du Sac de Farine, dans un orphelinat de Ouarzazate, elle réussira à l’emmener avec elle après une longue et pénible bataille juridique avec la Belgique. Aujourd’hui la jeune fille a 12 ans et est scolarisée à Saint-André, et sa mère fait défiler les photos d’elle sur son portable avec fierté.

"Cette histoire, j’ai mis du temps à la raconter. Ma productrice m’a dit de prendre du recul. Du recul ? Mais ça fait 10 ans que c’est arrivé. Regarde tous les hommes cinéastes, ils parlent d’eux dans leurs films ! Et nous ? Si on parle de nous, on nous dit c’est trop proche. Mais si je fais une comédie sur une blonde, on va jamais me prendre, on va s’attendre à ce que je parle de culture. De toute façon c’est pas mon truc, il y a d’autres gens pour faire ça. Mais bon, comme c’est pas un dû… Tu ne peux pas engueuler les gens." Après un ultime refus en commission du cinéma, elle réfléchit à adapter le projet en mini-série. Toujours en adaptation, et en évolution, elle qui a appris à survivre à bien pire n’est pas du genre à rechigner devant les nouveaux formats.

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Que changerait-elle si elle avait une baguette magique à disposition ? Sa réponse fuse du tac au tac : "Qu’on arrête de mettre les mêmes personnes tout le temps. Soi-disant ils veulent aider la diversité, mais c’est des conneries. Ça ne les intéresse pas, ça reste de l’entre-soi. Je suis désolée, mais il faut le dire. Tu peux le mettre, j’assume."

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Cela dit, avec sa baguette magique, Kadija Leclère dit aussi qu’elle apporterait davantage de soin dans le métier : "Attention, à ne pas engueuler les gens en dessous de toi quand le souci vient du dessus. La bienveillance, c’est quelque chose que tu transmets aussi dans ta façon de travailler."

Qu’est-ce qu’elle se souhaite pour le futur ? "Que ça continue", répond Kadija en riant. " J’ai le meilleur sommeil du monde. Ce sont des choses qu’on ne valorise pas, pourtant je vois bien tous les gens autour de moi, ils dorment mal, ils n’arrivent pas à récupérer… Moi, le sommeil est mon ami : tu me mets à côté d’un baffle, je dors ! C’est bête, mais c’est précieux. Il y a des choses que tu peux acheter, mais pas le sommeil. Pas le fait d’aimer la vie."


Les épisodes de la saison 1 de la série Les Bobines du Cinéma


 

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