Critiques d'Hugues Dayez

Les critiques d’Hugues Dayez : "Un autre monde", Vincent Lindon et la détresse d’un patron

Vincent Lindon, Guillaume Draux, dans "Un autre monde"

© Nord Ouest Films / France 3 Cinéma

Dans "La loi du marché" (qui lui a valu un César), Vincent Lindon incarnait un chômeur qui trouvait après des mois de galère un job de vigile de supermarché. Dans "En guerre", il était un leader syndical dans une usine menacée de fermeture. Dans "Un autre monde", il retrouve une nouvelle fois le réalisateur Stéphane Brizé pour être, cette fois, de l’autre côté de la barrière, dans le rôle d’un chef d’entreprise contraint de licencier une partie de ses employés…

Un autre monde

L'affiche du film "Un autre monde"

"Un autre monde" débute par une scène juridique, un débat autour des conditions financières d’un divorce, mené par les avocats du couple. Le spectateur comprend d’emblée les raisons de la séparation : Anne (Sandrine Kiberlain) reproche à son mari Philippe (Vincent Lindon) d’avoir tout sacrifié pour sa carrière, et d’avoir été délaissée par lui : il est toujours absent, toujours sous pression, jamais présent pour leur fils Lucas, qui présente des troubles psychologiques de plus en plus préoccupants… En réalité, Philippe est en train de se noyer : pressé par la patronne de son groupe (incarnée avec justesse par la journaliste Marie Drucker), il doit choisir dans son entreprise une cinquantaine d’employés à licencier, pour correspondre à un "plan de restructuration" que, dans son for intérieur, il trouve absurde puisque le groupe affiche de jolis bénéfices. A vouloir tout sauver – son équipe, son poste, sa famille – Philippe est en train de tout perdre

Même si Lindon s’en défend, difficile de ne pas voir "Un monde" comme le dernier volet conclusif d’un triptyque sur le monde du travail aujourd’hui. Stéphane Brizé utilise les mêmes méthodes que dans ses films précédents avec le même acteur, à savoir plonger un comédien professionnel (Lindon) face à des protagonistes – ouvriers, leaders syndicaux – qui jouent leur propre rôle, pour ajouter du réalisme à ses altercations et à ses dialogues.

Brizé dédiabolise la figure du patron dans ce troisième film, il montre combien les dirigeants des filiales d’un grand groupe en sont souvent réduits à ne plus être que des petits soldats placés entre le marteau et l’enclume, entre les diktats inhumains de leur big boss et la colère de leurs employés. Le film a les mérites d’une bonne photographie – la précision et la clarté – mais aussi ses limites – un scénario assez linéaire, qui ne surprend plus guère, surtout après "La loi du marché" et "En guerre".

UN AUTRE MONDE Bande Annonce (2022)

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Ils sont vivants

"Ils sont vivants", l'affiche

Béatrice (Marina Foïs) enterre son mari, son aîné de vingt ans. Derrière les discours louangeurs de ses collègues policiers, on devine un portrait moins flatteur : c’était un homme d’extrême-droite, porté sur la bouteille et souvent violent. Béatrice, aide-soignante dans un service de gériatrie, vit son deuil avec sa mère et son fils adolescent. Un soir, en rentrant du travail, elle renverse un réfugié, et accepte de le conduire à un endroit où elle n’a jamais mis les pieds : la jungle de Calais, cet entrepôt à ciel ouvert de migrants qui rêvent de traverser la Manche pour s’installer en Angleterre… Le contact avec cette réalité douloureuse va insidieusement changer Béatrice, à tel point qu’elle accepte un jour d’héberger chez elle deux Iraniens, et va tomber amoureuse de l’un d’eux, Mokhtar. Au mépris du qu’en-dira-t-on de son voisinage et des anciens amis – qui votent majoritairement FN -, Béatrice va prendre fait et cause à 100% pour Mokhtar…

Marina Foïs a suscité l’adaptation à l’écran du récit de Béatrice Huret, "Calais mon amour", qui dépeint le parcours d’une femme modeste qui a grandi comme militante FN, et qui, par amour, a totalement changé de conviction, jusqu’à affronter la justice de son pays pour sauver un enseignant iranien…

Dans ce registre dramatique, Foïs convainc plus que dans les comédies, et pour ses premiers pas derrière la caméra, Jérémie Elkaïm (acteur et coscénariste de "La guerre est déclarée") signe une mise en scène pudique et sensible, au service de son sujet. "La réalité dépasse parfois la fiction" : la trajectoire de Béatrice Huret semble tellement incroyable qu’elle méritait pleinement d’être portée à l’écran. Avec "Ils sont vivants", c’est aujourd’hui chose (bien) faite.

ILS SONT VIVANTS de Jérémie Elkaïm

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Maigret

Gérard Depardieu est "Maigret" dans le film de Patrice Leconte

Après sept ans passés à initier des projets avortés, Patrice Leconte a retrouvé le chemin des plateaux de tournage et a jeté son dévolu sur un roman de Georges Simenon datant de 1954, "Maigret et la jeune morte". Le célèbre commissaire enquête sur la mort d’une jeune fille, retrouvée assassinée en tenue de soirée. Pour retrouver le coupable de ce crime, Maigret va d’abord s’intéresser à identifier la victime, à reconstituer son passé, à s’imaginer quelle fut sa vie…

Avec le scénariste Jérôme Tonnerre, Leconte détourne l’intrigue du livre, change le dénouement, supprime des personnages (exit l’inspecteur Lognon, pourtant au centre du roman). Car ce qui intéresse en priorité le cinéaste, à travers l’atmosphère un peu grise d’un quartier du Paris des années 50, c’est de dresser un portrait psychologique de Maigret. Derrière la silhouette épaisse de ce flic souvent impassible, il veut montrer les fêlures et les tourments d’un homme qui s’intéresse aux faiblesses des autres pour oublier ses propres manques. C’est une vision très personnelle (déviante ?) de Maigret, mais soit ! Mieux vaut un film avec un point de vue – un regard – qu’une adaptation servile et sans envergure de Simenon.

L’autre idée du réalisateur de "Monsieur Hire", c’est de provoquer la rencontre entre un personnage mythique de la littérature du XXe siècle et un acteur tout aussi mythique, à savoir Gérard Depardieu. Mais ce projet, pour respectable qui soit, se révèle une fausse bonne idée : Depardieu, avec ses quelque deux cents films au compteur, a trop bradé son image et son talent pour encore surprendre aujourd’hui. Résultat, à l’écran, le fan de Simenon (que je suis, vous l’aurez compris) voit Depardieu avec un chapeau et un pardessus jouant à faire Maigret, mais n’arrivant jamais à se faire oublier au profit du perspicace commissaire. C’est le vrai talon d’Achille du film de Leconte, entreprise nullement déshonorante, mais pas non plus très convaincante.

 

MAIGRET Bande Annonce (2022) Gérard Depardieu

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Zaï zaï zaï zaï

L'affiche de "Zaï zaï zaï zaï"

Les amateurs de bande dessinée le savent : Fabcaro (alias Fabrice Caro) a apporté au neuvième art un humour gorgé de nonsense, autrement dit d’absurde et de surréalisme, particulièrement irrésistible. Pas étonnant que le cinéma, qui fait flèche de tout bois, s’empare de son œuvre.

L’année passée, Laurent Tirard réussissait une adaptation très inspirée d’un roman de Caro, "Le discours" (comédie hélas un peu passée injustement inaperçue). Aujourd’hui, François Desagnat (à qui l’on doit des comédies françaises de consommation courante comme "Le gendre de ma vie" ou "Adopte un veuf"), s’attaque à une BD-culte de Fabcaro : "Zaï Zaï Zaï Zaï". Soit la cavale abracadabrante de Fabrice, recherchée par toutes les polices de France et de Navarre parce qu’au supermarché, il a pris la fuite, pris en flagrant délit d’incapacité de montrer… Sa carte de fidélité du magasin.

Sur ce postulat délicieusement absurde, Fabcaro, avec un art consommé de la progression dramatique, raconte comment le geste scandaleux de Fabrice va provoquer un emballement médiatique et devenir le fait divers le plus commenté du pays. Le dessin de Fabcaro, délibérément peu expressif, permet au lecteur de se faire son propre "road movie" (c’est le sous-titre du livre) à partir de dialogues dominés par un humour pince-sans-rire très original.

Mais à partir du moment où Fabrice est incarné par Jean-Paul Rouve et tous les personnages de la BD par des acteurs forcément plus expressifs que ceux esquissés par Fabcaro, la dimension poético-abstraite, quasi conceptuelle, de "Zaï Zaï Zaï Zaï" – qui en faisait, en grande partie, le sel – disparaît.

"Zaï Zaï Zaï Zaï, le film" devient une comédie française sans beaucoup de rythme, où les situations absurdes s’enchaînent consciencieusement pendant 80 minutes qui semblent durer un siècle. On sourit parfois à l’une ou l’autre trouvaille, mais on se dit surtout, in fine : pourquoi à tout prix vouloir adapter une bande dessinée inadaptable ?

Zaï Zaï Zaï Zaï

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