Santé physique

Les dents de l’amer : en Turquie, les ratés du tourisme dentaire

Les dents de l’amer : en Turquie, les ratés du tourisme dentaire.

© Brian Tromp/Unsplash

17 oct. 2022 à 13:30Temps de lecture5 min
Par RTBF avec AFP

A 42 ans, Rida Azeem vit désormais avec un dentier. Venue à Istanbul en juin 2021 pour des soins dentaires, la Britannique est repartie avec la bouche ravagée. "Ils ont ruiné mon visage", lâche-t-elle, vidéos et rapport médical à l’appui.

La déconvenue fut immédiate : "J’ai baissé mon masque et mon mari m’a dit :  'Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?'. J’avais des trous dans les gencives et on voyait les tiges en métal" des implants, raconte cette ingénieure aux longs cheveux noirs originaire de Manchester.

"Au départ, ils devaient me poser cinq implants mais [le jour de l’intervention], les docteurs m’ont dit : "Nous devons extraire toutes vos dents'", explique-t-elle, regrettant d'avoir fait confiance à des praticiens qui "semblaient professionnels".

Prix et délais imbattables : les amateurs se bousculent

Attirés par des prix défiant toute concurrence, des délais rapides et la promesse d’un sourire éclatant, 150.000 à 250.000 patients étrangers se rendront cette année en Turquie pour des soins, selon l’Association des dentistes turcs (TDB), faisant du pays l’une des principales destinations du tourisme dentaire mondial, aux côtés de la Hongrie, de la Thaïlande ou de Dubaï.

Mais le "Hollywood smile" vendu par les cliniques d’Istanbul, Izmir ou Antalya implique souvent de tailler voire d’arracher des dents saines, parfois la totalité. "Enormément de cliniques turques traitent des dents qui n’en ont pas besoin. Elles mettent des facettes ou des couronnes là où un blanchiment aurait suffi", glisse sous couvert d’anonymat le patron d’une clinique dentaire d’Istanbul.

Des dents saines limées ou arrachées

Les ratés ne sont pas rares. Parmi eux, Alana Boone, Belge de 23 ans, venue se faire poser 28 couronnes à Antalya en juillet 2021. Le travail semble réussi. En apparence seulement : "Les couronnes sont placées trop profondément. J’ai des inflammations et des douleurs chaque jour, parfois très intenses", explique-t-elle quatorze mois et un dépôt de plainte plus tard.

"La seule solution serait de tout enlever mais les dentistes ne savent pas ce qu’ils vont trouver."

Marie, infirmière française, souhaitait faire poser des couronnes sur ses dents du bas : "Je venais de me séparer, j’avais envie d’être plus attrayante". En Turquie, un dentiste la convainc, pour un sourire homogène, de se faire poser des prothèses sur les dents du haut également. 28 couronnes au total.

"J’avais des dents très saines. J’ai commencé à regretter quand ils se sont mis à les limer. Au bout d’un mois, les ennuis ont commencé : dents qui bougent, interstices, débris alimentaires coincés… J’ai beau mettre du rince-bouche, mon haleine est pestilentielle", lâche un an plus tard la quinquagénaire.

"C’est de la mutilation !"

Le phénomène inquiète au Royaume-Uni : l’Association dentaire britannique (BDA) a alerté mi-juillet contre les "risques considérables" d’effectuer des "traitements à prix réduit" à l’étranger, évoquant des cas d’infections et de "couronnes et implants mal ajustés s’étant détachés".

Patrick Solera, président de la Fédération des syndicats dentaires libéraux (FSDL), juge le phénomène encore "restreint" en France mais s’inquiète de voir des influenceurs "aller se faire tailler les dents" en Turquie. "On ne fait pas une couronne sur une dent un peu jaune. Tailler une dent saine pour mettre une couronne, c’est de la mutilation ! En France, c’est passible de prison ferme !", tonne-t-il.

"Ce sont les attentes des gens", rétorque Tarik Ismen, président de l’Association des dentistes turcs. "Certains veulent ressembler aux stars d’Hollywood ou avoir une bouche fluorescente."

"Cette demande existe et si les dentistes turcs n’y répondent pas, les Albanais ou les Polonais le feront".

Il reconnaît des ratés ("3 à 5% d’erreurs est acceptable") mais affirme que "cela peut arriver partout". Et souligne-t-il, aucun des 40.000 dentistes de son association n’a été radié.

"Les dentistes turcs sont les meilleurs et les moins chers au monde", abonde le Dr Türker Sandalli, le premier, il y a vingt ans, à avoir eu l’idée de développer le tourisme dentaire en Turquie. Dans le couloir de sa clinique stambouliote aux murs couverts de diplômes et de récompenses, où 99% des patients sont étrangers, le septuagénaire se félicite qu'"aucune dent n’ait été arrachée en douze ans" par son équipe. "Mais, et cela me peine de le dire, 90% des cliniques font du bas de gamme", déplore-t-il, accusant "2.000 à 3.000" structures illégales de salir la profession.

Les recommandations et photos de "faux patients"

Berna Aytaç, présidente de la Chambre des dentistes d’Istanbul, accuse les agences de tourisme médical qui pullulent en Turquie de "tirer la qualité des soins vers le bas". La quasi-totalité des patients étrangers sont passés par ces intermédiaires qui proposent des formules incluant transport, hébergement et soins, qu’il s’agisse de traitements dentaires, d’implants capillaires ou d’opérations de chirurgie esthétique. Plus de 450 agences de tourisme médical sont agréées par le ministère turc de la Santé.

Mais certaines utilisent des procédés trompeurs ou mensongers. Parmi celles-ci figure Sule Dental, 390.000 abonnés sur Instagram, où elle se présente comme un "cabinet dentaire" bien que ne possédant qu’un agrément d'"organisme intermédiaire". Sur la page d’accueil de son site internet, Sule Dental affiche en grand les photos et commentaires de quatre ex-patients au sourire éclatant.

Une femme félicite "l’équipe extraordinaire", une autre remercie ses dentistes "bienveillants".

En fait, ces photos proviennent de banques d’images. Les mêmes clichés sont d’ailleurs utilisés sur un site internet faisant la publicité de Perla Dental, une clinique d’Antalya… et sur celui d’une agence médicale tunisienne.

Sur Instagram, Sule Dental publie aussi des vidéos d’ex-patients vantant ses mérites. Parmi eux, deux Britanniques s’étant fait poser des facettes ont affirmé avoir connu des complications. "Un autre dentiste a vu que mon canal radiculaire était endommagé. Je saignais énormément quand je me brossais les dents", a expliqué l’un deux, requérant l’anonymat. Cet influenceur, venu en Turquie dans le cadre d’un partenariat, n’en a pas informé ses dizaines de milliers d’abonnés de peur de s’exposer à des poursuites judiciaires.

Quel recours en cas de complications ?

Pour les victimes, les recours sont minces ou coûteux une fois rentrées chez elles. "Quand un patient rentre de Turquie ou d’ailleurs avec des travaux posés, on refuse d’y toucher car on devient responsable", prévient Patrick Solera.

Pour réparer les séquelles, Rida Azeem et Alana Boone ont reçu des devis avoisinant les 30.000 dollars, trois à quatre fois les sommes qu’elles ont déboursées en Turquie. À force de persévérance, la Britannique dit avoir récupéré 3.000 dollars de sa clinique stambouliote, une somme qui lui a permis de se faire faire un dentier au Pakistan et de récupérer "90%" de son sourire.  Le praticien turc lui proposait de revenir : "J’avais trop peur d’y retourner", lâche-t-elle.

"Si vous voulez faire des soins, trouvez votre docteur vous-même, parlez-lui directement et ne partez pas sans ne serait-ce qu’une consultation en ligne", met en garde Burcu Holmgren, du cabinet London Legal International. L’avocate turque basée à Londres dit avoir défendu plus d’une dizaine de patients victimes de complications après des soins dentaires en Turquie.

"La procédure est très lente : il faut environ deux ans pour que l’affaire aboutisse", dit-elle

Elle affirme toutefois avoir "remporté 96%" de ses dossiers. La plupart des affaires se concluent par un accord financier sans qu’aucun dentiste ne soit radié, concède-t-elle.

A Istanbul, la présidente de la Chambre des dentistes continue de croire dans le tourisme médical mais s’inquiète du nombre d’étudiants prêts à déferler sur la profession. En 2010, le pays comptait 35 facultés de chirurgie dentaire. Il en existe aujourd’hui 104. "Nous créons de futurs chômeurs", craint Mme Aytaç. "S’ils ne trouvent pas de travail, certains fermeront malheureusement les yeux sur l’éthique."

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