Les femmes ne "consomment" pas l'espace public de la même manière que les hommes

Danaé a été victime de harcèlement sexiste alors qu'elle roulait à vélo à Bruxelles, entre Rogier et Botanique

© Cynthia Deschamps/RTBF

17 août 2020 à 16:46 - mise à jour 18 août 2020 à 11:13Temps de lecture3 min
Par Cynthia Deschamps

91% des jeunes filles de 15 à 24 ans ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans des lieux publics, contre 28% des garçons. C'est ce qui ressort d'un sondage de Plan International. Afin d'y remédier, l'ONG invite les citoyens à identifier les endroits où ils se sentent en sécurité ou au contraire, en insécurité, sur le site "Safer cities", des "villes plus sûres" en français. Pour cela, il suffit d'indiquer le lieu sur une carte et puis d’expliquer ce qu’il s’est passé. En Région bruxelloise, 1300 personnes ont déjà signalé un pin, qu’il soit positif ou négatif.

91% des filles de 15 à 24 ans ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans des lieux publics
91% des filles de 15 à 24 ans ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans des lieux publics Plan International

C’est ce que Danaé a fait après s’être faite harcelée verbalement à hauteur du métro Botanique à Bruxelles, devant la tour des finances. "Il y a plus ou moins un mois, j’étais à vélo quand un cycliste est passé à ma gauche et a commencé à m’importuner de manière vraiment insistante, avec des regards, des "bonjours", des "ça va ?", etc.", se rappelle-t-elle.

On pourrait se demander comment un simple "bonjour" peut être perçu comme du harcèlement. "Dire bonjour n’est pas problématique", commente Fanny Colard, coordinatrice du secteur socio-culturel des Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS). "Mais peut-être que c’est la vingtième fois sur sa journée que cette femme est interpellée d’une façon ou d’une autre. Et c’est cela qui renforce ce sentiment d’insécurité. Le harcèlement de rue est un problème systémique et répétitif."

Une affirmation à laquelle adhère Danaé : "J’étais vraiment fatiguée parce que ça m’arrive tout le temps à Bruxelles. Je lui ai fait un doigt d’honneur. Il m’a traitée de tous les noms, avec beaucoup d’insultes sexistes comme salope, grosse pute, sale chienne, etc."

"Le harcèlement est un phénomène qui touche toutes les femmes"

Danaé décide de porter plainte mais doit se rendre dans deux commissariats avant d'être prise au sérieux et que la police accepte de prendre sa déposition. Elle est pourtant loin d’être la première femme harcelée dans la rue.

"On observe que le harcèlement est un phénomène qui touche toutes les femmes, peu importe leur âge et l’endroit où elles habitent. Il n’y a pas une commune bruxelloise plus touchée qu’une autre", remarque Magali Lowies, coordinatrice des jeunes chez Plan International. "Dans un sondage réalisé en octobre 2019, on observe aussi que le harcèlement se passe souvent dans deux types de circonstances : quand il y a beaucoup de monde ou dans une rue déserte. Dans le cas de la foule, pour la personne qui harcèle, c’est très facile de se faufiler et de faire passer une main aux fesses pour une maladresse par exemple. Quant à la rue déserte, la victime est isolée et ne peut pas appeler à l’aide."

"Le harcèlement est un phénomène qui touche toutes les femmes, peu importe leur âge et l’endroit où elles habitent", remarque Magali Lowies, coordinatrice des jeunes chez Plan International.
"Le harcèlement est un phénomène qui touche toutes les femmes, peu importe leur âge et l’endroit où elles habitent", remarque Magali Lowies, coordinatrice des jeunes chez Plan International. Cynthia Deschamps/RTBF

Proposer des solutions pour rendre les villes plus sûres

Après avoir signalé un lieu, les utilisateurs de la plateforme "Safer Cities" peuvent proposer des solutions, comme par exemple améliorer l'éclairage ou renforcer la présence policière.

"On va rassembler toutes ces solutions et on va s’adresser au pouvoir politique pour pouvoir faire les aménagements nécessaires tant en termes urbanistiques que de sensibilisation", déclare Magali Lowies.

Pour Fanny Colard, beaucoup de petites choses peuvent être faites dans l’aménagement de l’espace public. 

On peut veiller à ce que les rues soient bien éclairées "parce qu’il y a le mythe de la ruelle sombre dans laquelle on se sent en insécurité. Il faut se rendre compte que certaines rues vont être évitées par les femmes et qu’elles vont donc faire un détour dans leur itinéraire."

On peut aussi aménager des espaces agréables et pensés de manière inclusive. "Typiquement, ne pas mettre un banc derrière un muret par exemple", explique Fanny Colard. "Cela peut renforcer un sentiment d’insécurité parce qu’on n’a pas une vue dégagée de ce qui se passe autour de nous."

Pour Fanny Colard, coordinatrice du secteur socio-culturel des Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS), beaucoup de petites choses peuvent être faites dans l’aménagement de l’espace public
Pour Fanny Colard, coordinatrice du secteur socio-culturel des Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS), beaucoup de petites choses peuvent être faites dans l’aménagement de l’espace public Cynthia Deschamps/RTBF

"L’espace public est pensé par et pour les hommes"

La coordinatrice du secteur socio-culturel des FPS remarque encore que "l’espace public est pensé par et pour les hommes."

C’est ce qui provoque ce sentiment perpétuel d’insécurité des femmes dans l’espace public et c’est aussi ce qui les pousse à ne pas consommer l’espace public de la même façon que les hommes.

"Un homme aura par exemple beaucoup plus facile à s’asseoir sur un banc, à "traîner", à profiter de l’espace public. Une femme, au contraire, verra beaucoup plus souvent l’espace public comme une forme de couloir entre un point A de départ et un point B d’arrivée, dans lequel on essaie de passer le moins de temps possible. Pour lutter contre ce sentiment d’insécurité, il faut penser l’espace public de manière plus inclusive, pour que les femmes se sentent plus en sécurité, et il faut aussi sensibiliser l’ensemble de la population."

La plateforme "Safer Cities" couvre actuellement les villes d’Anvers, de Charleroi et de Bruxelles et les citoyens ont encore jusqu'à la fin de l'année pour participer au projet.

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